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 POINTS DE VUE... 

🙶 Lina donnait des ordres par-dessus bord à une toute nouvelle amie : elle était formelle, il fallait s'assurer que les méchants restent au cachot, c'est-à-dire en dessous du gros bateau sur pilotis faisant face à la rivière. 

Malgré la chaleur toujours assommante, la lumière avait changé depuis une quinzaine de jours. Elle venait jeter une lumière plus dorée, moins crue sur la coque de bois et les cheveux châtains de ma fille. Des feuilles, elles aussi, parsemaient le parc pour enfants. Oui, malgré la chaleur, l'automne laissait traîner ça et là des indices pour faire comprendre que mine de rien, il était déjà et que ceci n'était pas vraiment négociable... 🙷


❛ C'était un mardi comme les autres. A l'exception du fait que je n'avais pas pu manger de la journée. Je m'étais levée un peu trop tard, après que les employés du supermarché juste à côté de ma couche se soient débarrassés des invendus. Alors, un peu à l'instinct, je me suis dirigée vers ce parc pour enfants. 

C'est sûr qu'avec ma dégaine et ma puanteur, impossible de voler quoi que ce soit dans quelque magasin que ce soit. Et puis, la came n'arrangeant pas les choses, c'est sûr qu'on ne me laisserait pas filer comme ça. 

Alors, quand je vis le sandwich à moitié entamé que cette petite fille avait oublié sur le rebord du bateau, trop occupée à brailler quelque chose à l'autre gamine, ben, je plongeai dessus, un peu comme un requin alléché par la vue du sang. Je lui piquait alors son sandwich sous le regard effaré de la mère et disparaissais dans les méandres des ruelles sans demander mon reste. Dans les méandres de mon existence. ❜


❝ Assis sur un banc, comme à mon habitude, j'assistais à une scène assez drôle je dois dire, mais aussi assez commune, lorsqu'on a l'habitude de fréquenter les parcs pour enfants comme moi. 

Un clodo qui pique son sandwich à une petite fille et la mère qui fait un scandale pour ça... 

Je souris discrètement. Tout le monde ici pense je suis papa car je viens presque tous les jours. Si elle savait, cette maman que la prédation dépasse largement un sandwich... Mais vous me direz, il est vrai que depuis l'enfance, je n'ai jamais vraiment ressenti d'émotions, et encore moins ce que ce genre de personnes, avec leur air offusqué, appelleraient l'empathie. ❞


DISABILITIES CHRONICLES


My gaze wandered through the bus window. Not really contemplating the view, because apart from the pavement and the worn-out buildings, there wasn't much to see. No, I was looking into the distance, a nice tune in my mind and to be honest, I was daydreaming.

I was dreaming, lost in a world that I created from almost nothing. In short, I could afford the luxury of getting lost in my thoughts, right there, in the middle of an almost empty bus on a Saturday night. A quiet Saturday night, where I had nothing else to think about but myself. No constraints, no obligations, no urgency.

I was daydreaming when suddenly I heard a small voice rising from the front of the bus. A small voice, but marked by a certain authority. The voice of a little girl, but a little girl who had incredible confidence for her age.

"The door, please." She asked in a strong and calm voice. She wasn't shouting, in fact, and her voice was simply raised enough to be heard over that of the driver. A polite yet firm voice.

Surprised, I turned my head. Indeed, there stood a little girl in the bus aisle, she couldn't be more than eleven years old. She was not alone, but accompanied by a lady in a wheelchair. The door opened and a sort of ramp came out to connect the sidewalk to the bus.

The lady was able to get off the bus without any trouble, closely followed by the little girl, who was keeping an eye on things. I followed them with my gaze through the window. Upon reaching the sidewalk, the little girl sat on the lady's lap. The lady activated the electric lift of the chair, and they both went up the very steep street together, nestled against each other.

PARTIE 2
Lorsque j'arrivais en haut des marches de l'escalier, ce ne fut pas la même histoire.
Autant le parc public à cette heure pouvait être désert, autant, maintenant que j'en étais sorti, traînant péniblement mon aile sur les pierres, ne voilà-t-il pas que j'avais manqué de me faire écraser la tronche à chaque seconde !

Des humains s'activaient sur le trottoir. Le labourant inlassablement et toujours plus vite ! Certains me remarquaient et me regardaient d'un air de dégoût, m'enjambant du mieux qu'ils le pouvaient, pressés de reprendre leur course effrénée. Certains ne me voyaient pas et c'est donc moi qui essayais de les éviter du mieux que je le pouvais leurs chaussures vernies et autres escarpins de cuir se fracassant sur le sol à une allure folle... Leurs ombres menaçante se projetait sur mes frêles ailes, elles-mêmes repliées contre mon petit corps.

Probablement me tenaient-ils pour mort au vu de l'allure à laquelle j'allais moi-même, tentant de rejoindre ce qui m'avait semblé être, à vue de bec, un hôpital... Au bout de quelques heures de lutte sur le macadam, avançant à petits pas, toujours à l'affût d'un prédateur en costard-cravatte, j'abdiquai. Ne nourissant clairement plus d'espoirs quant à la situation, je m'éttendis de tout mon plumage sur le sol, comme pour signifier au monde entier que mon aile blessée avait eu raison de moi, les yeux tournés vers le ciel, dans un utltime appel à une transcendance quelconque...

C'est alors que quelqu'un, au milieu de ce tumulte, se baissa et me toucha, non sans une certaine méfiance. L'humain en question avait une barbe qui recouvrait bien les trois quarts de son visage. Il ne sentait pas très bon, mais son large sourire m'apaisa néanmoins. Un large sourire découvrant une rangée de chicots qui semblaient me dire, tous en coeur : "Camarade, je t'ai trouvé !"

When we first set foot on the ground of these new lands at the airport exit, taxis were already waiting for us. But unlike the African countries we had visited, the taxi drivers were not rushing towards us, greedy for money... No, they were simply standing straight in front of their cars with a commercial smile on their lips. The famous cherry trees were already visible, a little further on in the parking lot, framing the blue April sky with their pink lace. It was cliché, but how beautiful it was ! The music, also seemed to say "hello" ! A music that had nothing to do with the K-pop boy bands that my daughter loves to listen to on repeat while reading stupid manga. No, an instrumental music that still enveloped our ears with its sweet traditional scent, even after passing through the automatic doors of the airport...

This music was playing all the way to the sidewalk of exit F12 of the airport, I remember it very well because that's what I told my boss once I had enough signal to call him. He was already on the spot. I mechanically told him about the trip on the phone to be polite and to make him feel that I was still so invested in this mission, that I wasn't giving up, etc. But in truth, I was amazed by the surprisingly peaceful and refined atmosphere of this country, even in urban areas, and I had seen so many before... I already loved this place and this gentle and codified way that they had of introducing us there, of introducing us to this new society, this new world of which we had, until now, only had echoes.

We were even treated to some treats as we got off the plane during a tea ceremony in a private cell at the airport. The room was padded and off-white. Enough to give my eyes, tired after a 15-hour flight, a bit of a rest... Because even in business class, it was impossible to really close my eyes. Not to mention the stress of this kind of decisive meeting... A generous buffet awaited us. Little delicacies, arranged in mandalas on a long, immaculate table, were catching our eye. These fine little constellations were just waiting for us to run our fingers over their salmon, pistachio or walnut toppings. The flavors, textures and ingredients merged into a joyful marriage that knew no boundaries between sweet and savory. As for the tea, it was served separately. Hot, floral and sugar-free of course, so that its aroma would not be overshadowed by anything. Because tea is sacred, just like coffee in Ethiopia.

We had made sure that we could relax a little before reaching our hotel, which was also synonymous with the launch of the hostilities of the negotiations with the meeting that awaited us the next morning, in the offices of our Japanese collaborator. The transition was supposed to be smooth, but this meeting would be less so. Suffice to say that these preludes were a bit like that karate master who greets you respectfully before dealing you the fatal blow ! Because the real estate and investment world, in Australia, India or Japan, doesn't know and will never know respite as long as capitalism watches over us, traditions or not.

 Depuis que la "métropole" comme on disait, s'était développée, Marcel avait peine à faire fonctionner son tabac. Les petits vieux du quartier -enfin, ceux qui restaient- venaient de temps à autre pour boire leur café du matin, fumer leur petite clope (enfin, pour certains, le cancer était déjà passé par là donc il fallait y aller mollo) mais c'en était tout, ils repartaient vers 10h/11h et on ne les revoyait que le lendemain au mieux ! 

Les après-midis étaient bien longs. Ils s'étendaient comme des chewing-gums mâchés et rata-mâchés sans goût et sans saveur. Et les soirées étaient pires avec la nuit tombée. Ca n'était pas compliqué, Marcel, parfois, fermait le tabac. Purement et simplement ! Il fermait boutique car comme il disait "Quitte à s'ennuyer, autant l'faire avec ma femme à la maison et au chaud !" C'en était fini des apéritifs après le travail où l'on venait gratter des jeux pour oublier qu'on avait passé sa journée à trimer à l'usine pour pas grand-chose... Et se donner du beaume au coeur. Non, il n'y avait plus d'usines de toute façon, tout avait été "délocalisé" comme ils disaient à la télé, en Pologne ou on ne sait où... Ces gens là qui venaient boire des cafés le week-end l'après-midi ou des pintes après le travail étaient soit à la retraite, soit au chômage, soit morts. Ou alors remplacés par d'autres, qui vivaient dans des banlieues résidentielles où les déplacements domicile-travail fatiguaient trop pour avoir le courage de mettre un orteil dans la boutique. 

Le travail s'était éloigné dans la grande ville, cette foutue "métropole" comme ils l'appelaient, oui... Cette salope avait tout absorbé depuis qu'il n'y avait plus d'usines, le travail et les clients qui allaient avec ! Marcel n'était pas expert-comptable ni sociologue, mais son sens de l'observation le trompait peu... Et tout compte fait, il fallait l'être tout de même un peu, sociologue et psychologue pour tenir un endroit pareil et donner envie aux gens de venir fêter les petites choses quotidiennes de la vie ici et faire leurs blagues racistes et homophobes. (Car oui, ce tabac était un défouloir aussi quand venait le soir et que le ras-le-bol se lisait sur les yeux des ouvriers) C'en était fini des fous rires au comptoir et des joyeuses tablées. De la patience aussi, il en fallait... Beaucoup de patience... 

C'est ainsi que Marcel, sur les conseils de sa femme, s'était rendu à l'évidence : Il fallait "diversifier le marché" comme on disait ! Oui, c'est cela, verser dans la pluridiscipline. Le tabac était donc devenu un lieu de réception de colis ainsi que d'ouverture de comptes en banque en un click et de vente de cartes prépayées. Non, clairement il ne fallait pas miser sur la vente de magazines et de journeaux, Internet les avait plus ou moins remplacé depuis longtemps, pas besoin d'enquêtes stat pour le savoir ! Et l'avenir dirait très bientôt si ce lifting entrepreneurial serait suffisant pour mettre un coup de "boost" à son business... 

I happen sometimes to enjoy the warmth of the sun, a heat that would directly caress my skin, without passing through the ocean water. A direct caress, a bit as if the hand of God came, without beating around the bush, to spread its share of affection among its creatures. This moment is a moment of grace. I, as a sea creature, find myself in direct contact with the sky this way. And I put myself into apnea, the time to jump out of the waves, to appreciate this heat and this light, defying the law of gravity.

Along with my fellows, we like to perform these jumps, offshore the Atlantic. We often do it together, as if to show the world our presence, not with a conquering mindset though, but with a peaceful one.

Yet unfortunately it often happens that this moment stolen from our marine nature turns into a nightmare, and even into hell... Because this aquatic dance has a price and this price is the one of humans. This species, which unlike us is so belligerent and uses its intelligence to object everything it touches ! Our sonars, which allow us to communicate for miles around, unfortunately have the disadvantage of particularly exposing us to the noise of human activities, along with its daily freight and cruise ships, which forces us, most of the time , to keep ourselves back, very close to the abyss, as far away as possible from this din !

Our escapades outside the water are therefore becoming more and more rare, as globalization gains ground... And if we do venture out, as soon as we hear the sound of any engine, we are often forced to flee, because of this hypersensitivity...

It's not unususual either for us to ingest plastic or petroleum microfibers which, even if they have disintegrated, reduce our life expectancy and kill our offspring. This is also the reason why we hold back.

And it's perhaps what hell looks like for all of us, dolphins and sea creatures: this reduction in our living space, which men nibble away like an insect would do with a leaf if nothing regulates its actions... 


Georges vit en Suisse. Et en Suisse encore plus qu'ailleurs, être balayeur n'est pas franchement le métier dont tout le monde rêve, et encore moins que tout le monde respecte. Pas que parce que la Suisse est un paradis fiscal, aussi parce que la Suisse a cet espèce de cachet, cette estampillation "riche" aposée sur son front, cette sorte de prestige qu'elle tient aussi de son histoire, avec ce goût affirmé de l'indépendance en temps de guerre. Bref, la Suisse est chic est rebelle. Si ce n'est chic PARCE QUE rebelle. 

Georges a occupé le rôle de conseiller dans cette banque spécialisée dans la titrisation pendant une bonne vingtaine d'années, perché sur son fauteuil de cuir, comme un merle moqueur. Il en a piloté des montages financiers, il en a fait, des placements tratégiques et il en a conseillé, des investissements. Son bureau au 13ème étage d'une banque genevoise en a vu passer, des costard-cravattes ! Son bureau, au dernier étage de cette tour d'acier, cette tour d'ivoire déconnectée de la réalité du monde du travail où l'on spécule sur de l'argent qui n'existe même pas !

Et puis voilà qu'un jour, Georges voit passer sur une des nombreuses terrasses des balcons un balayeur. Un homme préposé au ménage qui, tranquillement, passe son balai tout en humant l'odeur du soir. L'homme prend le temps d'admirer la vue qui donne sur une forêt de buildings. Nous sommes dans le quartier d'affaires de Genève. Les étoiles commencent à apparaître dans le ciel qui vire au bleu foncé et c'est comme si le brouhaha de la ville se transformait en brume sonore, berçant presque les individus qu'elle abrite alors que les lumières s'allument dans les immeubles ; il peut voir ces petits soleils dorés qui s'allument un par un à travers les gigantesques baies vitrées dans une sorte d'effet de sysmétrie avec les étoiles qui piquent le ciel soyeux de leur couleur argentée comme des bijoux discrets.

 L'homme a amplement le temps de le faire, il a tout le loisir de rester le nez en l'air autant qu'il veut, sans qu'aucun client ne le relance par mail sur la pertinence de tel placement en bourse ou qu'un message d'alerte ne vienne ébranler son système nerveux. Ce qui, fut un temps, a bien failli conduire Georges jusqu'au suicide. Cet homme est libre... A sa manière. 

  Son stage à Versailles s'était achevé aujourd'hui. Nous étions début juin et il lui restait un mois à peu près pour boucler son mémoire. Enfin boucler oui, mais surtout commencer ce dernier, car pour dire la vérité, elle n'avait pas encore écrit une ligne... Mais un mois serait amplement suffisant. L'écriture avait toujours été son dada. Les rapports humains n'avaient jamais été son fort, dans une société où la communication était à l'honneur, même lorsque l'on n'a rien à dire. Autant dire que ses tendances autistiques n'étaient pas vraiment les bienvenues. 

L'écriture devenait ainsi un moyen de s'exprimer par un biais indirect qui non seulement ne mettrait pas trop à nu cette pseudo-faiblesse, mais encore d'exprimer des choses qui défient les conventions humaines. C'est ainsi qu'elle laissait libre-cours à son attrait pour le morbide, le fantastique et le bizarre à travers des histoires qu'elle publiait sur un blog au design douteux. Pourvu que celui-ci puisse héberger ses délires les plus sombres. Le graphisme lui était égal, elle ne versait pas dans la comm'. Seul le contenu l'intéressait, car ce blog n'était qu'un simple support pour faire de son statut d'outsider quelque chose que l'on choisir, et non que l'on subit. 

Bref, Erika était étendue dans l'herbe chaude d'un parc, la tête face au ciel. L'herbe était chaude car nous étions en juin, mois sonnant la fin de l'année scolaire et de son stage de Master 2, et blablabli, et blablabla... Un oiseau chantait au dessus de sa tête d'un air un peu monotone, comme pour annoncer le soleil couchant. La lumière faiblissait en effet, les rayons or se diffusant de façon plus ténue à travers les feuilles des tilleuils. Elle pouvait aisément l'imaginer mais ne s'en rendait pas compte, car cela devait bien faire une heure qu'elle végétait sur cette pelouse les yeux fermés, une pelouse grasse, tendre et généreuse qu'elle tripotait au grès de ses pensées sur le pourquoi de l'écriture... N'était-elle pas censée songer à son avenir professionnel et à cette carrière dans l'urbanisme, qui l'attendaient tout deux impatiemment ?

Peut-être bien que cette plongée en soi lui avait fait prendre conscience qu'elle n'en n'avait, au fond, rien à foutre. 

Peut-être bien qu'elle pouvait faire, après tout, ce qu'elle voulait de sa vie. 

Parvati Patil n'avait pas eu la chance d'aller à l'école. Pourtant elle était d'une génération
qui avait connu cette immense infrastructure qui avait vu le jour ces dernières années à Goa, en Inde, cette ville hautement touristique où le business du tissu allait celui des jeux d'argent et bien sûr des festival techno.                                                                                                                                       
Parvati Patil did not get the chance to go to school. However, she was from a generation that had experienced this immense infrastructure that had emerged in recent years in Goa, India, this highly touristic city where the fabric business went hand in hand with the one of gambling and of course techno festivals.


Ce pont immense reliant son village natal à la ville de Goa avait clairement rendu la desserte via les transports en commun plus optimum, rendant l'accès à la ville beaucoup plus aisé. Un bus passait environ toutes les vingts minutes, chose incroyable sachant que cinq ans auparavant en lieu et place de cette généreuse bande de béton gisait un désert de terre qui faisait désormais le trait d'union entre l'hypercentre et la banlieue alentour. 

This immense bridge linking his native village to the city of Goa had clearly made service via public transport more optimal, making access to the city much easier. A bus passed approximately every twenty minutes, an incredible thing knowing that five years previously in place of this generous strip of concrete laid a desert of earth which now formed the link between the city center and the surrounding suburbs.


Il n'y avait pas d'école sur place, car cette zone reculée n'avait pas été assez urbanisée pour cela. Si bien que tout les enfants du village avaient été rapatriés dans une école de Goa, leur faisant le privilège d'un car scolaire et de frais de scolarité pris en charge par le conseil municipal de la ville. Ca n'était pas le grand luxe, mais l'école de quartier était assez grande pour qu'en se poussant un peu, l'on puisse acceuillir ces braves bambins dans les locaux. 

There was no school on site, since this remote area hadn't been urbanized enough for it. So much so that all the children of the village had been repatriated to a school in Goa, giving them the privilege of a school bus and tuition fees covered by the city's municipal council. It wasn't the greatest luxury, but the local school was big enough so that with a little push, we could welcome these brave toddlers into the facilities.


Seulement, les parents de Parvati en avaient décidé autrement. Certes, le gouvernement, dans un élan de progressisme, avait invité filles et garçons du village à rejoindre l'école de Goa, mais à leurs yeux, Parvati restait une fille, et comme toutes les filles de son âge, c'est à dire 15 ans, elle devait travailler le tissu et trouver un parti de sa caste pour se marier. L'heure n'était plus aux études, l'entrée avait été sautée et c'était tant pis. Le plat de résistance, lui, n'attendait pas, c'est pourquoi Parvati, à la différence de son jeune frère, n'irait pas à l'école, mais travaillerait le tissu pour l'entreprise de tapis de son père, brodant à la main les arabesques tout le jour durant, assurant ainsi sa prospérité. 

However, Parvati's parents had decided otherwise. Certainly, the government, in an upsurge of progressivism, had invited girls and boys from the village to join the Goa school, but in their eyes, Parvati remained a girl, and like all girls of her age, that's to say 15, she had to work fabric and find a match from her caste to marry. It was no longer time to study, the starter had been skipped, so never mind. As for the main course, it wasn't supposed to get delayed, that's why Parvati, unlike her younger brother, wouldn't go to school, but would work fabric for her father's carpet business, embroidering by hand the arabesques all day long, thus ensuring its prosperity.


Le frère, lui, irait à l'école pour apprendre les rudiments de la contabilité en vue de développer l'affaire familiale. Un avenir tout tracé qu'il ne valait mieux pas remettre en cause sous peine de s'attirer les foudres du déshonneur et le couroux de Brahma, le dieu de l'ordre et de l'omniscience. 

The brother would go to school to learn the basics of accounting in order to develop the family business. A ready-made future that was better not to call into question for fear of incurring the wrath of dishonor and the wrath of Brahma, the god of order and omniscience.


Parvati replaça une longue mèche noire derrière son oreille, une mèche pleine de sueur, qui avait trouvé le moyen de sortir des sentiers battus de sa longue tresse. Elle s'affairait sur une pashmina violette, et la table sur laquelle elle travaillait donnait par chance sur un jardin. 
Elle, ne sortirait jamais des sentiers battus. Mais ses rêves, eux, pouvaient au moins encore se payer le luxe de puiser leur inspiration dans la nature, alimentant son esprit vagabond. 

Parvati tucked a long black strand behind her ear, a strand full of sweat, which had found a way out of her long braid. She was working on a purple pashmina, and the table she was working on fortunately overlooked a garden. 
She would never go beyond the trodden paths. But her dreams could at least afford the luxury of taking a cue from nature, fueling her wandering mind.

 Depuis le pont elle pouvait déjà entendre la musique techno battre son plein et déverser ses ondes fracassantes dans l'air, comme un appel au ralliement des teuffeurs, des jeunes, des poivrots, des désoeuvrés et en fait de tous ceux qui voulaient oublier leurs problèmes en ce samedi soir d'été. De le grosse deep techno qui tabasse en plein-air, façon rave-party mais dans un cadre légal. Cette grosse fête gratuite organisée par la ville étant une pure et simple invitation à la beuvrie et à la consommation camouflée derrière un vague projet de politique de la ville à mi-chemin entre l'écologie, la cohésion de quartier, les trames vertes et bleues et la culture, parce qu'il fallait bien le saupoudrer un peu de cela !

On pouvait sentir les effluves de shit, peut-être pas passé le seuil de l'entrée mais aux abords de la scène, située tout au fond du parc. Elle, avait juste envie de sociabiliser avec des jeunes "de son âge", car c'était l'été et il se trouve qu'elle aimait la techno. C'est ainsi qu'elle s'était inscrite à cette fameuse soirée Frimake organisée par une certaine "July", comprenez "Julie". Non sans appréhension, il faut bien le dire, mais la fleur au fusil. Il faut reconnaître que la sociabilisation, par définition, n'avait jamais été son truc, mais ceci était vrai à plus forte raison avec des gens pris au hasard sur un réseau social parfois douteux. 

Bon, elle se doutait déjà tout de même un peu des événements. Que le but n'était pas tant la qualité de la musique que de boire tout son saoûl, et que cette dernière n'était là que pour accompagner un état de transe artificiel. Oui, elle le savait bien. Elle savait aussi que les conversations promettaient d'être au niveau de la mer et ponctuées de codes sociaux destinés à prouver combien à 30 ans on est cool, blasé et qu'on connaît déjà tout de la vie. 

Seulement voilà. Elle avait envie de se sentir un peu normale, pour une fois, un peu comme les autres de son âge, légers dans leurs envies, légers dans leurs ennuis. 

Il faut dire que ces derniers temps, elle qui n'était déjà pas bien sociable, s'était encore plus mis en retrait des mondanités consistant à aller boire un verre où à aller montrer la marchandise sur un dance-floor... 

Danser n'est pas se dandiner. Et techno ne veut pas forcément dire "boom boom". Les valeurs étaient d'entrée de jeu différentes, mais jouer aux apprenties-sorcières capables de mélanger l'eau et l'huile était un exercice auquel elle avait toujours aimé se prêter, comme pour s'auto-convaincre que tous les hommes un jour pourraient cohabiter ensemble en harmonie. Raison pour laquelle elle enseignait l'anglais d'ailleurs, pont symbolique qu'il était entre les citoyens du monde. Pont symbolique entre particulier et universel. 

Sorcière, elle l'était. Pas dans le sens où elle s'adonnait à on ne sait quels rituels secrets, on ne sait quelles pratiques obscures. (Quoique toute pensée répétée suffisamment de fois dans la tête et dans le coeur finissait par avoir quelque impact sur la matière, il paraît que cela s'appelait métaphysique...) Dans le sens où elle voyait pour ainsi dire à travers les gens depuis toute petite. Elle ressentait en fait leurs plus petites émotions et leurs plus cachées intentions sans qu'ils aient vraiment à s'épencher là-dessus. 

Mentalisme ? Analyse au peigne-fin du langage non-verbal ? Sans doute, oui, car elle n'avait pas qu'une face intuitive, elle avait aussi une face rationnelle pure et dure. Mais cela n'était pas suffisant pour expliquer la facilité et la rapidité avec laquelle elle lisait les gens qui croisaient son chemin, quels que soient leurs âges, quels que soient leurs statuts. C'est comme si chaque être humain recelait une musique unique en lui dont elle percevait chacune des notes. Comme si chaque trait d'expression qu'ils pouvaient avoir renvoyait à quelque chose de plus profond que ce qui était exprimé stricto-censu, venant révéler chacun un pan de leurs âmes. Comme si les codes commodes de leurs paroles et de leurs agissements étaient transparents à elle. Non seulement elle se foutait des apparences, mais encore elle voyait au-delà. 

Non pas que ses parents n'aient pas fait en sorte qu'elle rentre dans une case, et que depuis cette case où elle se tiendrait bien droite, elle la ferme. Mais sa vraie nature, elle, refaisait toujours, obstinément surface, et ils regardaient la scène d'un air dubitatif en prenant soin de dissimuler leur envie. 

Ce soir, la fête battait son plein dans le parc public de la ville. La température était élevée et sa perception des sens, sans même avoir bu une seule goutte d'alcool à ce stade-ci de la soirée, était déjà déformée par toutes ces sollicitations extérieures, tant le nombre d'informations à traiter simultanément était grand, trop grand pour son petit coeur et sa petite tête. Elles se confondaient toutes dans un gloubi-boulga confus et indigeste. Pourtant, ses ressentis à elle quant à l'atmosphère et aux intentions des jeunes qui composaient le groupe lui apparaissaient clairement. Tout cela l'oppressait. Elle pouvait, sans même faire plus d'efforts que cela pour se connecter à l'égrégore de ce lieu, sentir toute la bestialité des instincts les plus bas se déchaîner ici, véritable caniveau énergétique de tous les fantasmes inassouvis et de toutes les frustrations inexprimées. 

Les gens battaient le pauvre gazon qui n'avait rien demandé à personne de leurs sneakers bariolées, sautant sur le sol au rythme d'énormes caissons de basse qui balisaient la scène. Ou alors ils faisaient la queue pour obtenir le précieux ratio d'alcool qui les emmènerait loin, très loin des limites qu'ils s'étaient fixés à eux-mêmes... Bref, il fallait qu'ça bouge, n'est-ce pas ! 

Dans la bande, il y en avait pour tous les goûts et les couleurs :  la blonde au regard révolver, la petite grosse qui a toujours le mot pour rire, le plombier à la belle gueule qui suit le troupeau, et ainsi si de suite. Tous, bien dans leurs rôles et leurs personnages, tous à leur place. Tous, sauf elle bien sûr, déjà fatiguée de prendre part à ce jeu de rôles bien rodé. Non, décidément ce soir non plus, elle ne serait pas "normale", ne fusionnerait pas avec la masse des 18-35 ans dans un joyeux oubli de soi. Elle disparaît donc, comme un petit animal affolé ayant recouvert sa liberté. Invoquant poliment la fatigue, elle disparaît dans la nuit d'été et repart comme elle est venue, anonyme, ombre parmi les ombres du groupe. Tous se promettant le lendemain de se revoir au plus vite pour "remettre ça". L'amant d'un soir qui vous chuchotte à l'oreille qu'il vous rappellera avant de s'éclipser pour toujours. 

 

Elle s'était inscrite à cette sortie pour dire de sortir. Sortir, sortir, oui, il fallait sortir ! Telle était l'injonction de la société du toujours plus. Cette société où l'image et la communication priment sur le fond, et où tous les problèmes trouvent leurs solutions par le coup de baguette magique du paraître, et l'être n'a qu'à bien se tenir. 

Sortir, il fallait sortir. Sortir de sa zone de confort, sortir le soir, sortir le chien, les enfants, etc. Chercher à l'extérieur pour ne pas avoir à prendre soin de sa propre intériorité, pour ne pas avoir à se fréquenter, en somme. La belle affaire !

En ce samedi soir, tout être ayant une vie sociale décente était donc censé sortir faire la fête pour sortir la marchandise et l'artillerie lourde, et pourvu que tous les indicateurs soient au vert pour attirer dans ses filets le chaland d'un soir ou peut-être même qui sait d'une vie entière ? C'est qu'on n'était jamais à l'abri de toucher le gros lot, sur cette application aux mille expériences, aux mille opportunités !

C'est ce qu'elle fit donc, dans un élan de culpabilité,, elle la timide, elle, jamais trop extravertie, et toujours tellement incapable de mettre en scène comme il se devait ses talents, n'est-ce pas ? Sur les réseaux sociaux ou même dans cette vitrine réelle, où les gens se rencontraient comme des chiens se flairent le cul. Elle se prouverait donc, c'était décidé, pas plus tard que ce soir, qu'elle pourrait arborer, comme l'on active un pantin mécanique, son plus beau sourire agrémenté de la tenue réglementaire pailletée. 

Le rendez-vous avait lieu dans les halles de la Cartoucherie, cet immense complexe désaffecté divisé en innombrables restaurants, snacks et autres "concept stores" ; ce centre commercial pour afterworks et consommation labellisée branchouille, cantine géante dédiée à la cuisine du monde où les classes moyennes et classes aisées alentours aiment s'agglutiner, tels des essaims d'insectes sur des perchoirs, grouillants de leurs conversations sur les derniers objectifs à atteindre de leurs compagnies et start-ups respectives. 

L'endroit ressemblait en fait à un labyrinthe, avec ses dédales faiblement éclairés de tables, de chaises et de magasins étroitement juxtaposés. Les gens barbotant pour ainsi dire dans les flux de paroles des uns et des autres qui se mêlaient d'une table à l'autre. Il faut dire que les conversations allaient bon train, mais qu'elles n'avaient pas grande importance, la destination important peu à ces troupeaux d'individus, venus faire frotti-frotta dans leurs accoutrements prévus à cet effet. Délicieuse orgie culturo-sociale que voilà ! Entre personnes de bon aloi, pour sûr, c'était une affaire qui roulait. 

Mais ce labyrinthe avait aussi son propre micro-climat. En effet, non seulement les odeurs des différentes cuisines formaient un gloubi-boulga homogène qui lui était propre, mais tout y était cinq fois plus cher qu'ailleurs, le moindre carrot cake ne se trouvant à pas moins de 6.5 euros pièce minimum. Pour sûr, un événement pour le moins mystérieux avait dû frapper cet endroit pour que les prix, à l'unisson, se mettent à grimper en flèche de cette façon. Ce qui était tout autant mystérieux du reste, c'était le succès de l'endroit en question. Mais comment pouvait-on rester plus de dix minutes dans un pareil endroit ? 

- Tu ne finis pas ton Mojito, Cassandre ? La pressa gentiment de consommer sa camarade de table, un sourire inquiet suspendu à son rouge à lèvre rose fushia.

Extirpée soudainement de ses pensées, elle sirota scrupuleusement ledit breuvage avant de décliner poliment l'invitation d'en reprendre un autre, déclinant de facto aussi l'invitation à prolonger la soirée en bonne compagnie. Non, elle ne resterait pas dix minutes de plus ici, quitte à perdre des points sur son profil Frimake. 

 Elle habitait au rez-de-chaussée d'un immeuble d'assez haut standing. Un lotissement privé doté d'un vrai hall d'entrée et des portes de bois comme on n'en fait plus. Un hall spacieux où l'on s'affairait, où l'on s'entretenait régulièrement sur l'avenir de la résidence et le devenir des habitants de cette petite ville, tout en saupoudrant ses dires de bonnes manières, bien sûr. 

Les commérages aussi allaient bon train, sous les tilleuils et les platanes de la résidence verdoyante. Même les écoquartiers les plus tendance qui soient n'arrivaient pas à la cheville de ces étendues d'herbe généreuses piquetées de crottes de chien qui l'étaient, elles aussi. Bien sûr, pas de trame verte, bleue ou rouge et une soit-disant biodiversité préservée, mais tout de même... On respirait, dans cette résidence. 

Les cancans, oui,  allaient bon train dans cette petite communauté du tous pour un et du chacun pour soi, et l'on trouvait toujours à parloter sur les uns et les autres dans une ambiance joviale sous couvert de s'inquiéter de la santé mentale d'intel ou d'intel. C'est que l'on a toujours un prétexte à servir en partage lorsque l'on est civilisé, voyez. Précisément ce qui démarquait la racaille des cités des gens bien sous tous rapports qui logeaient ici, dans cette résidence privée avec piscine. Tous étant rangés, cela allait sans dire ; ils avaient soit une famille à charge, soit étaient retraités, ou tout au moins en couple. Et les petits jeunes ne rentrant pas dans l'une de ces trois cases étaient considérés comme des éléctrons libres qui finiraient bien par trouver un sens à leurs vies, ces pauvres enfants !

Mais elle, détonnait un peu dans le décor. Elle habitait au rez-de-chaussée et une assez grande partie de sa vie était exposée au grand jour, qu'elle le veuille ou non. A fortiori lorsqu'elle allumait cette lumière orangée, provenant d'une lampe de sel qui trônait juste à côté de la porte d'entrée donnant sur le balcon dont le vis-à-vis avec la porte d'entrée de l'immeuble était imprenable. 

Les gens ne pouvaient s'empêcher de lancer des regards furtifs ou même prolongés à travers cette porte, guettant le spectacle d'ombres chinoises qui révèlerait à coup sûr un jour des pans entiers de sa vie, ou tout au moins des détails croustillants sur cette drôle de voisine que voilà. Une qui pouvait écouter aussi bien de l'électro que de l'opéra à tout heure de la journée, et qui ne quittait son domicile que pour des absences prolongées... Avec on ne sait quel argent, d'ailleurs ! Sans parler de cette immense peinture en forme de rond accrochée au dessus de son canapé, une sorte de fresque bariolée avec des photos... Ce devait être un collage, oui. Paraît-il que l'on appelait ça "art moderne", ben voyons... L'avait-elle faite elle-même, cette toile ? Etait-elle artiste, par-dessus le marché ? Dieu seul le savait... 

De temps en temps, on l'entendait appeler son chat, sorcière des temps modernes... Probablement le seul individu avec lequel elle paraissait avoir un semblant de vie sociale, des interactions. 

Si, il y avait bien des hommes en fait, qui l'attendaient parfois à la porte de l'immeuble... C'était souvent toujours les mêmes. Elle les faisait rentrer dans son petit appartement pour les en faire ressortir 1h30 à 2h plus tard... Il ne manquerait plus qu'elle se prostitue, cette petite blonde en jupette... Car c'est souvent la manière dont elle aimait s'accoutrer, la coquine. Le coup de queue n'était jamais bien loin, n'est-ce pas ? 

Drôle de spécimen que voilà. Pourvu que l'on sache un jour ce qu'elle mannigançait, derrière son rideau pourpre. Ca mettrait un peu plus de fantaisie dans la vie des gens de cet immeuble, pour sûr. Un peu plus de beurre dans les épinards. Car la fantaisie de cette bohémienne qui était venue poser ses valises ici pour on ne sait quelle osbcure raison était à leur quotidien ce que les contes pour enfants étaient à la vie d'adultes, la jalousie en plus. 


Et c'était peut-être sa manière à elle de faire de la politique : jeter en pâture sa vie pour démontrer qu'un autre mode de vie était possible. Qu'une infinité de modes de vie étaient possibles, pourvu qu'ils ne soient pas dictés par l'argent, le conditionnement sociétal ou tout autre injonction morale. 



 Elle ne revêtait qu'une simple cape sur ses frêles épaules, en ce jour de carnaval. Une cape d'un élégant blanc cassé, ornée de broderies comme l'on en faisait plus. Les perles elles aussi étaient remarquables, perles vernies d'un rouge vif, qui luisaient à la lumière du soleil pâle de Dunkerque. Car oui, il se trouve qu'aujourd'hui il faisait soleil et qu'elle pouvait sentir au plus profond de son petit corps la ferveur de la foule en délire, emportée dans ce bain de lumière par une joie toute éphémère. 

Tous les sons lui parvenaient en même temps, salade composée de musique techno, de rires appuyés et de bruits douteux. Les odeurs, elles aussi, arrrivaient toutes à la fois dans ses naseaux, dans un déluge d'effluves variables. Une odeur de beignets frits se mêlait à celle des remontées d'égoûts. Qu'importe ! Elle s'imprégnait volontiers de tout cela dans une naïveté toute voulue, oubliant, s'oubliant dans les rues de cette énième ville laissée pour compte de la mondialisation où l'industrie nucléaire était devenue le nerf de la guerre. Cette ville qui, quelques jours durant, se paraîssait des couleurs écarlates des costumes de la populasse, venue prendre une revanche presque politique sur la grisaille de son ciel et de ses équipements industriels en béton armé ne faisant le bonheur que d'une poignée de nantis. 

Oui, en ce dimanche après-midi de fête, Dunkerque renaissait un peu et elle aussi, son visage juvénile dissimulé sous un masque vénitien qu'elle avait pris soin de marier avec sa veste. De mariage, il n'y en aurait pas aujourd'hui, mais cela n'empêchait pas les confétis de pleuvoir sur le jupon de la demoiselle, pour le plus grand bonheur de ses hormones en ébullition. 

PRÉSENT 


Il s'agissait d'une salle d'attente tout ce qu'il y a de plus prosaïque et banal. Une salle de taille moyenne au rez-de-chaussé d'un de ces logements sociaux de gamme moyenne, des grands ensembles ayant été implantés probablement vers le milieu des années 80 dans la deuxième couronne toulousaine. Gris sales, ils ne se démarquaient pas vraiment du reste des bâtisses de ce type que l'on pouvait trouver un peu partout dans les grandes villes de France : une architecture utilitaire, corbuséenne et... Morne. Cette salle d'attente pâlichone dont les murs d'albâtre étaient ornés d'affiches de sensibilisation à diverses maladies ne différait pas de cela. Aucune couleur ni aucune fantaisie au rendez-vous. Le long de ses murs s'alignaient en rang d'oignon quelques chaises de plastique. Le seul rendez-vous qui tenait était celui avec le docteur Jancabre, médecin généraliste qui tous les jours à intervalles d'environ 15 minutes entrouvrait la porte pour prononcer le nom du prochain patient sur la liste, car il en était fini le temps des passages à l'improviste. Rendez-vous devait être pris sur la plateforme virtuelle prévue à cet effet, j'ai nommé Doctolib. 

Le docteur, d'un âge avancé maintenant, s'avançait donc munie de son calepin pour diriger son patient vers son cabinet. Une salle donnant tout autant dans la fantaisie, une photo de famille trônant sur le bureau en plus, néanmoins. Un calepin, oui. Cyrielle Jancabre avait beau essayer de verser dans la modernité, elle avait besoin de ce calepin où ses rendez-vous étaient notés, comme pour garder une trace de quelque chose de réel, qui a existé. 

Le docteur entraînait donc le prochain client dans sa course aux inscrits sur Doctolib, et les voici partis pour un rendez-vous aux allures de speed-dating. 



PASSÉ

Faisons un bond en arrière, maintenant. Disons 200 ans en arrière, 1870. Pas de Doctolib, pas de paiement en ligne, ni de chaises de plastique... Pas même de grands ensembles d'ailleurs, puisque Toulouse, à cette époque, se résume à un gros village dont la principale activité commerciale est le transport de marchandises au moyen de ce fleuve, qui s'appelle déjà la Garonne. Mais Toulouse existe déjà, village médiéval où des relents de catharisme traînent ça et là, même si l'inspiration dominante reste chrétienne. Le couvent des Jacobins ou celui des Augustins, qui n'est pas encore devenu un musée, en témoignent. 

Bref, là où le cabinet du docteur Jancabre tourne à plein-régime du matin au soir au grès des bobos et autres pathologies de chacun, il n'y a... Pas grand chose. Si ce n'est la forêt toulousaine, assez danse d'ailleurs, le déboisement et l'industrialisation n'étant pas encore passés par là... Ici, ne s'élèvent pas vers le ciel des immeubles de béton censés contenir la masse d'une population en plein boom, mais des Chênes, des Platanes, mais aussi des Frênes, des Erables, des Lauriers, des Genévriers et même ça et là des arbres fruitiers. On ne s'extasie pas devant les écureuils qui passent par là, car ils sont monnaie courante dans ce lieu sauvage, où passent de temps en temps sur quelques sentiers de terre des calèches. En effet, l'exposition universelle de Paris qui lancerait les premières automobiles à quatre roues avec moteur à essence n'avait pas encore eu lieu. Alors autant dire que rien de bien bruyant ni de bien suffocant ne pouvait faire fuir la faune environnantede son habitat naturel. Oui, on peut dire qu'en lieu et place du cabinet du docteur Jancabre, se trouvait un endroit si pur et apaisant qu'il n'avait rien à envier à toutes les cliniques, hôpitaux et cabinets de médecine du monde. 



FUTUR 

Et qu'en serait-il 200 ans plus tard ? Imaginons que la mode new-age d'inspiration vaguement hindouiste et boudhiste ait perduré... Que ce business ait continué à grossir, grossir, devenant ainsi une nouvelle religion, du moins un nouveau crédo pour cadres sous pression professionnelle et pour salariés stressés. Imaginons que le yoga, la méditation et autres pratiques de sophrologie et de développement personnel soient devenus le nouvel alpha et oméga d'une vie humaine aboutie et épanouissante, et le nouveau moyen par lequel on pourrait, par diverses techniques de coaching individuels, arriver à faire passer la pillule de la robotisation des 95% des métiers existants, laissant une population désoeuvrée et sans le sous s'abreuver d'une existence débilitante devenue presque totalement virtuelle. Alors, partant de ces considérations un brin dystopiques, on n'a pas de mal à imaginer qu'en lieu et place de la forêt domaniale toulousaine et du cabinet du docteur Jancabre, se trouvait maintenant un lieu où des patients ayant développé diverses troubles comportementaux à force d'être déconnectés de la réalité de la vie se regroupent pour... Discuter. Interactionner socialement ensenble sans autre support que leurs bouches respectives. 



Orange était la couleur des briques de ces ruelles du vieux Toulouse, désormais gorgées de Kebabs pour les oiseaux de nuits estudiantins, serpentant vers la Garonne. Immeubles au cachet qui ne restait plus à être évalué par un quelconque promoteur immobilier en costume-cravatte. Assurément, le charme des petites cours et des corniches surmontant les hauts murs de ces bâtisses de la Renaissance n'était plus à démontrer, même si Toulouse n'était pas Bordeaux, et que Bordeaux d'ailleurs, n'était pas non plus Paris ! Restons réalistes sur le prestige de cette grosse bourgade de province, qui, par chance, avait pu se développer sur le dos de l'aéronautique puis de l'oncologie. 

Tout le monde parait Toulouse de ce nom surfait de "ville rose", mais rien pourtant, en fin de compte, de rose, à Toulouse, il n'y avait rien. Rien n'était rose dans ce gros village industriel, pas plus les visages de sa population métissée et cosmopolite que ses bâtisses, qui, quand elles n'étaient pas de ce gris sale fonctionnel vaguement corbuséen vous éclatait cet orange à la tronche, comme pour vous rappeler les origines profondes et moyennâgeuses de toute ville qui ne soit pas juste une ville-dortoir résidentielle. Comme pour vous rappeler que toute ville digne de ce nom s'est construite sur une histoire, qui, aussi douloureuse soit-elle lorsque l'on pense aux massacres cathares à Toulouse, fait sens.

Digressions bric-à-brac assumées !

Le municipalisme commence à faire entendre sa petite musique. Là où les affreux fascistes d’autrefois défendaient le localisme, l’idée est reprise, le particularisme culturel en moins, bien entendu.
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Le localisme fait entendre son écho, il se revendique de la commune de Paris, défie l’Etat démissionnaire face au mondialisme sauvage et se fait même dans certaines contrées anarchisme et survivalisme.
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A dire vrai, plus l’on s’enfonce dans le terroir, face la moins exposée aux aménités de la mondialisation, plus la défiance est grande, car moins le chemin jusqu’à un retour à l’auto-gestion est long.
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Seuls les agriculteurs restent campés sur leurs positions industrielles et exportatrices, culture de droite libérale oblige. Quelques-uns se convertissent au bio, parfois une révélation, souvent un bon créneau.
Mais qu’en est-il du municipalisme ? Celui qui assume l’infrastructure industrielle de la ville tout en plaidant pour la transparence politique et le bon sens écologique qu’un changement d’échelle impliquerait ?
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Oui, un changement d’échelle serait salvateur. Oui, l’Etat, comme le décrit Nietzsche avec malice, est bien une grosse sangsue que chacun vient nourrir des ambitions de son égo ; on fait la queue toute sa vie dans les palais des institutions pour être celui qu’on suivra, rien que pour un seul mandat, rien que pour un seul jour.
 .
L’Etat et tout ce qui a été créé sur le modèle d’une quelconque hiérarchie serait devenu obsolète. L’Etat et tout ce qui a été créé pour canaliser les ardeurs d’un peuple trop humain.
Face à cela, on fait le pari, à travers une démocratie permanente, qu’en rendant à l’humanité sa responsabilité pleine et entière d’actrice de sa civilisation, elle transcendera la quête vile du pouvoir ; elle transcendera pour ainsi dire sa condition. La responsabilité civique plutôt que le pouvoir, la citoyenneté plutôt que la politique.
 .
Moins de technocratie et plus d’humanité. C’est comme cela que l’on vient à bout de… L’humanité.
Oui, sans doute. Mais qu’entend-t-on au juste par « moins » ? Faut-il aménager le modèle industriel et la technocratie qui va avec, l’anéantir ou opérer une transition comme le municipalisme le prescrit ? Une transition vers quoi, d’ailleurs ?
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C’est ici, au croisement de ces épineuses questions, qu’a fleuri l’urbanisme, discipline par excellence du 21ème siècle. Discipline de crise. Anthropocène de l’affolement. Avant, on se contentait de bâtir en entassant, on faisait enfler les villes pour s’isoler de la nature et s’emmitoufler grassement dans le confort produit par la poule aux œufs d’or de la mégamachine. Des villes artificielles et sous perfusion par essence.
Tout ce que nous connaissons n’est qu’une extension de la révolution industrielle car aucune ou presque des énergies qui font battre le cœur palpitant de nos villes hédonistes n’est nouvelle. Energie électrique ? Energie fossile ? Energie mécanique ? Combustion ? Energie lumineuse ? Energie atomique. 
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L’urbanisme plaide pour une ville du moindre mal, où l’on se déplace à vélo sur une terre étouffée par le goudron. Où l’on « optimise » le tri des déchets et la « gestion de la pollution » au moyen d’une surenchère de smart-technologie. L’urbanisme veut planifier la ville pour retarder son effondrement qui est de fait devenu aussi le sien. Il a emprunté au monde des sciences ce qu'il a de plus laid : son pragmatisme, en omettant le reste. 
 .
Cet effondrement, c'est celui d’un empire dans la nature qui fonctionne en circuit-fermé et s’auto-nourrit : artifices d’infrastructures au service de vies artificielles. Vies artificielles qui, à mesure qu’elles se confortent dans l’hédonisme comme bonheur, légitiment la multiplication infiniment quantifiable, infiniment monnayable, des "équipements". Besoins créés de toute pièce par la mégamachine et réitérés à l’infini. Sérigraphie de l’imaginaire individuel et collectif, duplication de l’envie qui n’est plus que l’ombre d’elle-même. Culture industrielle, lassitude d’idées dans l’exact alignement d’un conditionnement régnant au moyen la « smart-technologie » sur toutes les « aménités » et bientôt, les soubresauts humains. C'est qu'une véritable grammaire de l'urbanisme s'est créée, transposition de la logique capitaliste à sa matérialisation suprême, j'ai nommé la métropole, la mégapole. 
 .
L’urbanisme ne va pas cracher dans la soupe. Il ne planifiera pas sa propre disparition, sa propre transition vers des cieux où le biomimétisme serait rendu possible grâce à la place centrale que tiendrait une gouvernance civile. L’urbanisme ne planifiera pas son propre salut car permettre la mise en place de laboratoires citoyens serait signer l’arrêt de mort des lobbies des énergies obsolètes et du béton dont il est tributaire.
L’urbanisme, au mieux, voudrait, écologie oblige, mettre en veilleuse l’étalement urbain ; le serpent de mer des territoires gentrifiés, pris d’assaut par la bourgeoisie 2.0. Les populations reléguées n’auront qu’à aller voir ailleurs dans la cambrousse avoisinante s’il y est, l’urbanisme, et ses bonnes intentions « durables ». Elles pourront toujours proposer du service à la personne aux populations vieillissantes qu’on n’ose pas tuer pour boucher le trou de la Sécu.
Au pire, il veut urbaniser le monde entier en automatisant tout ce qui peut l’être au moyen de l’intelligence artificielle, pourvu qu’il en fasse le plus vaste terrain de jeu possible, où la fête pourrait, jour et nuit, battre son plein au rythme des carcasses des âmes desséchées pullulant en son sein.
Mais qu’est-ce qui rend tout cela possible ? L’aseptisation, bien sûr. Cette fausse neutralité qui va jusqu’à ériger l’assèchement en art. Cette culture de l’utile qui voudrait dissimuler sa laideur sous le rationalisme. Cette culture, probablement la souche-même du capitalisme, est multi-visages. Ce monstre d’utilitarisme, qui se donne pour mission de voir dans chacune des particules de vie une finalité qui puisse être directement profitable a ses appartements partout. Et c’est ainsi que l’art, la discipline la moins opérationnelle et la plus spirituelle, est devenue « conceptuelle ». Et voilà que le conceptuel se change en « expérimental », terme qui sert d’alibi à la dépravation la plus grasse qui soit. Celle qui fait du narcissisme de la jouissance « expérimentale » une esthétique à part entière.
 .
Oui, on a beau jeu de donner dans l’anti-modernisme. Nietzsche l’a fait bien que moi, en sondant le malaise, la fébrilité d’un monde occidental qui invente des arrière-mondes à la chaîne pour se détourner de l’impétuosité de la vie. Philippe Murray avait mis le doigt sur ce qui avait pu rendre possible le renoncement : le capitalisme et le confort de vie qu’il propose en échange de son modèle d’asservissement et d'esclavagisme industriels. Hédonisme artistique des villes, allant parfois jusqu’à se revendiquer d’intentions humanitaires, sous perfusion industrielle.
 .
Le communisme voulait inventer une communion des hommes immanente et qui se passerait du courroux de Dieu ; qui se passerait en fait de toute approbation excepté des principaux intéressés, à savoir le peuple. Les hommes. Une transcendance qui puiserait ses fondements dans la vie, la réalité, et dans le système industriel contemporain qui va avec. Le matérialisme qui se prend les pieds dans le tapis.
Henry-David Thoreau a replacé les fondements de la vie dans la transcendance de la nature : De l’épreuve humaine de l’immensité du cosmos.
 .
Christian Bobin tire peut-être le trait d’union final entre immanence et transcendance ; celui qui réconcilie l’humilité de la matière et la beauté du divin en voyant un ange passer dans le sourire malicieux d’un vieillard. Petit plaisir sacré qui n'est plus terni par la dimension reproductible et quantifiable de l’infinie vacuité d’une pensée… Industrielle.


Au détour d'une banlieue résidentielle, s'étale soudain le centre commercial.
Imposante façade longiligne de béton, forteresse glaciale.
Dans le gris urbanistique de rigueur, ses néons criards,
étoiles artificielles, faux espoirs.
Le jour apparaît à peine, pourtant tout est déjà en place :
L'artillerie lourde des produits bien alignés, prêts à l'emploi.
Tout est optimisé pour la masse, tout va de soi.
Les rayonnages perpendiculaires conditionnent les ardeurs. 
Bientôt s'y agglutineront les passants, les vendeurs grimaçants.
Tout ce beau monde réuni dans ce coeur palpitant 
de la mégamachine capitaliste aux allures de cité futuriste rêvée. 
De la tôle, de l'acier, du verre, par des plantes arborescentes agrémentés.  
Et du bois bien sûr, tendance écoquartier.

Arrivée dans l'hypercentre de la métropole. 
Coins de verdure ça et là, aspect global plus avenant, moins minéralisé.
Les façades du bâti, haussmanniennes, témoignent d'une époque plus folle ; 
celle d'une architecture ne se voulant pas que fonctionnelle,
où l'esthétique est davantage qu'une excentricité. 
L'hygiénisme, visée déjà utilitaire, mais approche élégante, qui reste belle...
Grignotée par les devantures des firmes, la grâce architecturale devenue faire-valoir.
La ville, avec ses grandes places, autrefois lieux d'expression populaire,
est devenue une gigantesque vitrine où l'on flâne, où l'on se croise, mais jamais s'asseoir. 
S'asseoir, se poser, se rencontrer, voilà des choses bien peu utilitaires. 

Parfois, les avenues sont investies par de drôles de passants.
Ils aiment à semer la zizanie dans la rectitude de leur logistique. 
Paraît-il qu'ils viennent réclamer un monde plus juste, léger contretemps. 
Formalités que ces coups d'éclat, bien vite oubliés par la ville, et son bourdonnement magnétique.
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EXTRAIT D'UN MEMOIRE DE STAGE SUR LA PRECARITE ENERGETIQUE. (LE MIEN)

Gardons cependant à l’esprit cette parole de sagesse de David Wright, glanée dans son Manuel d’architecture naturelle, qui nous rappelle qu’il n’est pas question de prôner l’herméticité vis-à-vis d’un environnement donné : « Faire preuve d'une attitude passive à propos du chauffage des locaux consiste à situer les niveaux de confort en relation étroite avec l'équilibre température/humidité le plus naturel pour un climat et une saison déterminée. Maintenir un niveau artificiel de confort sans rapport avec les conditions extérieures est néfaste à la santé : pensez au choc métabolique qu'on ressent lorsqu'on quitte un lieu trop bien régulé pour affronter au dehors une atmosphère tout à fait différente. Notre corps doit alors lutter pour s'adapter et nous éprouvons une tension exagérée, qui conduit parfois à la maladie et au dérèglement de l'organisme. »

En effet, il s’agirait de penser les bâtiments comme des écosytèmes, dont les boucles des flux thermiques et chimiques devraient être fermées, une approche similaire aux projets d'écologie industrielle dans lesquels les déchets d'une usine, valorisés par une autre, deviennent une matière première secondaire. »


Cette observation ainsi que la logique d’utilisation d’éco-matériaux s’inscrivent tout deux dans une approche plus globale et visionnaire encore, qui est celle de « biomimétisme ». Ce concept consiste à traduire dans un langage architectural les règles de la nature pour faire du bâti un élément qui soit intégré à elle et en symbiose avec elle plutôt qu’en opposition à elle, dans une optique de protection et d’isolement de l’homme de la nature ; la nature, experte en recherche et développement depuis 3,8 milliards d'années. Il s’agit ainsi de s’inspirer du vivant pour retrouver une compatibilité avec la biosphère, l’eau, l’atmosphère et les grands cycles naturels indispensables à l’existence sur Terre, au moyen d’une observation des écosystèmes vivants ; observation ayant permis de faire émerger des principes communs de fonctionnement que la nature a patiemment mis au point pour s’adapter et prospérer ; ces principes sont appelés « les principes du vivant ». Or, cette approche scientifique intègre une méthodologie d’ingénierie dépassant le simple enjeu de la forme. D’aucuns parlent à ce titre d’une nouvelle ère de l’anthropocène, initiée avec la révolution industrielle du 18ème siècle. Une ère de responsabilisation vis-à-vis de l’équilibre géologique de la planète tout entier où la technologie, pour évoquer la pensée de Gunter Anders, philosophe allemand du 20ème siècle, n’est plus pensée comme fin en soi mais à des fins éthiques ; ce faisant, il est donc question ici de « bioéthique ».


Des figures de l’architecture en avance sur leur temps comme Luc Schuiten ou Antoni Gaudi avaient déjà évoqué le concept de « biomimétisme » en d’autres termes ; Luc Schuiten avec le néologisme d’« archiborescence », concept qui consiste à s’affranchir des lignes rigides ou traditionnelles de la construction, avec une gestion différente voire même subversive des matériaux et techniques qui axe la recherche sur des maisons bioclimatiques pour le moins particulières ; ces maisons abriteraient en effet en leur sein-même des arbres, constitutifs de leurs fondations.

Antoni Gaudi, connu pour sa célèbre « Casa Calvet » et ses jardins suspendus à Barcelone parla en ces termes :

 « L'architecte du futur construira en imitant la nature, parce que c'est la plus rationnelle, durable et économique des méthodes. »

Ainsi, la rénovation énergétique n’est peut-être pas à être considérée que comme une simple opération de « réparation » du parc immobilier français, relevant strictement d’une finalité sociale et de moyen-terme en matière environnementale ; mais encore comme une occasion de tendre à un bâti résilient et avec une intégration optimisée à un écosystème.
Bienvenue dans le temple du capitalisme ! Cet endroit me rends malade. J'ai conscience que tout cela n'est que de l'énergie densifiée, pouvant se défaire en un rien de temps à l'échelle de l'univers... Mais que d'énergie négative. Nous sommes dans le quartier de la défense à Paris, et ces tours sont effectivement sur la défensive. Elles se dressent devant soi pour signifier que dans ce lieu, nul compromis n'est possible : c'est l'individualisme porté à son paroxysme ou aller crever dans une allée sombre qui sent la pisse un peu plus loin. Et pourtant, une alternative existe bel et bien. Qui sera capable de l'entrevoir, par delà les buildings ? Qui verra plus loin et s'inventera son propre horizon ?