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Faut pas céder. 

Céder à la facilité. 

En pilotage automatique, 

Conditionné. 

Solution miracle, 

A la souffrance. 

Révélation à la carte, 

Ingérance. 


On ne veut plus expérimenter avec son lot d'erreurs. 

On veut "trouver une solution". 

On ne veut plus de traversée du désert, plus de peur.  

Et même si l'on sait que de cette épreuve,

L'on en sortira transformé, 

Muer est devenu signe de faiblesse. 


Changer, terrible désavoeu, n'est-ce pas ? 

On ne fait plus peau neuve, non, on "progresse". 

On optimise, on augmente, on performe, on améliore, jamais l'on ne transgresse. 

Toujours plus vite, toujours plus loin, toujours plus fort, 

Pas le temps de s'appesantir sur la peine, 

Telle une météore, 

On s'en vient, on en veut, on s'en va, au pas de course, qui s'ignore !


Prendre du recul n'est pas vraiment permis, 

Et l'apprentissage, et la remise en question ?

Pas le temps, pas l'argent, et surtout pas l'envie. 

L'IA le fera pour nous, de toute façon. 

De bien belles errances entre les lignes digitales, 

Quand nous sommes déjà bien loin, aux commandes du super-profit ! 


Au loin, j'entends mon double, mon jumeau crypté, 

Me parler à l'oreille, doucement me susurrer, 

Que sa photo de profil n'est pas moi, 

Que les chiffres de mon compte bancaire ne reflètent pas ma valeur, 

Que de mon propre sanctuaire, je demeurerai roi, 

Aussi loin que je me donne à moi-même mes propres lois. 


Mais comment faire confiance à l'IA ? 


Reculer, même pour mieux sauter, est synonyme d'ennui.

Il faut sans cesse progresser, optimiser, puissance inouïe. 


Que reste-t-il de ce progrès, 

Promesse d'un fabuleux destin ? 

Mais que reste-t-il de bien concret, 

Au milieu des échos d'un mirage, éteint ? 


Et quel destin que de reccueillir l'attention !

Dessein d'une éternelle insatisfaction. 

Ego qui a faim, 

Ego qui veut se montrer, 

Ego qui réclame... Une position. 


Alors on va étrenner sa science, son charisme, que sais-je, 

Pendant que tous ces cons restent des gens ordinaires, bien trop humbles, bien trop prudents. 

Parce qu'on a une révélation, quelque chose à exhiber, quelque chose de différent, 

Parce qu'on a trouvé le truc, l'astuce, pour que ça rapporte gros,

Parce qu'on est prêt à tout pour performer, pour voyez-vous, sortir du lot !

Sur les réseaux sociaux et autres vitrines n'ayant de social que le mot,

On s'en va dégainer de lisses chansons, 

Pourvu qu'ça plaise, pourvu qu'on décroche l'ultime, l'ultime validation. 


Faut pas céder, 

Mais plutôt s'aider, 

A y voir plus clair dans ce labyrinthe d'illusions. 

Somptueux palais des glaces, où le reflet sublime que l'on se renvoie, 

Nous fait croire que l'on est en vie, lorsque l'on se noie. 

 - Bertrand, j'avais pourtant été claire... Nous avons un agenda à tenir, et même si cela peut te paraître dérisoire, il s'agit de notre image de marque, celle des galeries Lafayette. La directrice haussa le sourcil droit, ce qui n'était jamais bon signe. 

- Je comprends, Madame, mais le gros a été fait comme convenu la semaine dernière. Regardez par vous-même, tous les éléments de décoration sont bien là, les pères Noël suspendus aux balustrades, la grande étoile suspendue au sommet du dôme, le... 

- Bertrand, je me moque de ce qui a été fait. Vous vous débrouillez comme vous voulez mais je veux que cette histoire de décorations soit un non-sujet d'ici la fin de cette semaine. Le responsable régional arrive mercredi prochain et il me faut le temps de valider l'intégralité du design du magasin. 

- Je vous promets Madame que tout sera en place d'ici la fin de la semaine. Donnez-moi juste le temps de me coordonner avec mon équipe pour les échafaudages... Cela prend du temps, vous savez, car nous devons prendre en compte un certain nombre de normes de sécurité afin de les installer pour ne pas nuire à la qualité de service client, ainsi qu'à... 

- Epargnez-moi votre baratin, Bertrand. Cela fait plus de cinq ans que nous travaillons ensemble et je sais pertinemment reconnaître les moments où vous essayez de noyer le poisson. 

- Je vous assure Madame, que... 

- Faites votre boulot de technicien et ne discutez pas, un point c'est tout ! Dois-je aussi vous rappeler que nous avons le défilé dans deux semaines ? Et j'aime mieux vous dire que si Monsieur Castelbajac n'est pas satisfait par notre accueil, je vous ferai virer, esprit de Noël ou pas ! 

- Madame, loin de moi l'idée de vous tromper ou quoi... Il en avait perdu son latin et ne parvenait plus à s'exprimer en bon français. Cette femme était un véritable dragon et seul le salaire généreux qu'il touchait le motivait suffisamment pour rester en première ligne de technicien général et s'en prendre plein la gueule au quotidien. Il dû tout de même reprendre suffisamment ses esprits pour aborder le sujet qui fâche. C'est tout juste s'il n'avait pas peur de faire une crise cardiaque. Il prit une profonde inspiration et se lança : 

- Madame, je voudrais maintenant aborder un sujet délicat avec vous... C'est simple, des frissons le traversaient de part en part et son stress était maintenant plus que visible. Il était aussi pris de tremblements réguliers et des gouttes de sueur perlaient sur ses tempes, qu'il tenta d'ailleurs de faire disparaître d'un coup de main mal assuré. La directrice le contemplait avec un mélange de curiosité, d'animosité et de dégoût. Elle retira ses lunettes Givenchy de son nez, se redressa légèrement sur sa table de bureau et poussa un long soupir pour exprimer son impatience. Il poursuivit tant bien que mal et bredouilla ces quelques mots : 

- Celui de la grosse cloche... 

Fox is often associated with a kind of cold cunning, isn’t it ? A somewhat sly figure who makes moves in secret, and steals the shepherdess’s sheep under the cover of night… Fox is also linked to the criminal, or to someone about to pull off a spectacular and perfectly well-executed bank heist, for example…


His accomplice parks a block away from the bank in question. The van isn't even registered, but it doesn't matter ; the police, as if by chance, are busy patrolling elsewhere. Accompanied by another one of his comrades, they get out of the vehicle, ski masks under their leather jackets. They enter the vestibule, and all their movements, from the finger pressing the button to the opening of the safe, are synchronized down to the millimeter. One of them yells at the customers in the lobby not to make a move, a voice changer in hand. Everyone panics, and breathless, stunned, they comply. In such a situation, of course, no one allows themselves the slightest deviation, and mental illnesses, strong personalities, and other peculiarities instantly fade away. Survival instinct and stress take precedence over everything else. Everyone has their hands and heads pressed to the ground, as requested by the fox. Gucci and LC Waikiki coats get tangled, indifferent to social status. Even sometimes, legs and arms touch each other on the shiny floor of the bank. The lights reflect off it and make you see the world in a different perspective. The field of vision is largely restricted and the throat tightens. The reception agent slowly raises their hands to the sky. It's almost theatrical. Then, the fox enters the director's office that the agent indicated to them, after passing through a long corridor adorned with a warm, thick carpet, thicker than the one found near the offices of ordinary bank advisors and other traders who operate behind the scenes. The surveillance cameras must not give anything away. He asks the director for the codes, a revolver in hand, but he already knows them. Besides, how could he remember them all ? It's almost not believable, but never mind, it will do the trick. The other of the foxes is still waiting for him in the entrance hall, watching the customers' every move, who must keep calm. No more than two minutes later, they come out quietly, and the van, after picking them up, does not even increase speed. And for good reason, because the action had been prepared and even rehearsed a few days before the heist, in the presence of the gray eminence who needs a certain sum of money to, let's say, win a presidential election, for example ?

With the fox, nothing is left to chance, and he knows how to maintain a stoic expression no matter what happens, so as not to reveal any conflicting emotions. Anyways, he knows he will never be troubled. He knows that a private jet will be waiting to take him to Panama or Thailand once his mission is complete.

But the fox standing in front of me this morning in the middle of the bush, just steps from the clearing, is anything but stoic. It thinks that because it is hidden, watching me from a thicket, I do not see it. It is alone, as if abandoned in the middle of nowhere, and looks at me with a dazed expression, a mix of fear and repulsion. The animal has probably not been weaned, and like any creature left to fend for itself too soon, he doesn't yet have enough discernment to distinguish what is a predator and what is not. Smart, it will become even more so than its peers, who did not have to grow up too quickly. But for now, I am the one who have the upper hand.

Bernie had always done his job so conscientiously… Since he'd joined this agency, about 10 years ago, he'd had a flawless, unblemished career. It's simple: he'd always been meticulous in his work. Every client was taken care of with the utmost care. Not to brag about it in meetings, but because, in his opinion, every client deserved service that lived up to what they paid for. No more, no less. The same went for the team-building weekends and after-work drinks with colleagues, which he didn't attend. Once he left his office, well, he left work behind. The time he had was for other pursuits. He no longer responded to messages or emails from colleagues who might have forgotten one last detail regarding a presentation or the updating of a client file. Not because of the right to reconnect, but because he cherished his little family, for whom he wanted to keep time, and even more so, secretly, his freedom. It was then radio silence.

So no, no overtime, but let's just say that his remarkable work, which had earned the agency he worked for the signing of some superb contracts throughout the past decade, had protected him for a while from gossip and exclusion. As long as the glory went to the agency director, everything was fine, but one day, Bernie's work in negotiating a multi-million contract no longer went unnoticed by the central office, and Bernie was given a promotion.
It was from this point on that things went wrong and the fear of being replaced became stronger than anything. Bernie, who was already the ugly duckling who kept to himself, became a real danger. Thus, after returning from a short vacation for a few days, he found a big mess in his files with aberrant or simply missing figures, which prevented him from following up with his clients and discredited him with them. Of course, he had tried to explain the situation to the director of the agency, that he had been the victim of a hack of his files, that this chaos in his files did not fit with his profile, etc., etc. But the latter remained stoic during this famous pre-dismissal interview, claiming without blinking that his work computer was protected by a confidential code that only Bernie knew and that all this bullshit had already caused the agency, with a capital “A”, to waste far too much time and money.
But Bernie knew he'd been the target of a conspiracy. He'd long felt the contemptuous, and now greedy and jealous stares of his colleagues on him, a man who stubbornly refused to socialize with them in favor of his personal life. Yes, personal !
Since finding himself unemployed, he'd transformed. He'd traded his impeccable suit and tie for pajamas and no longer ate organic products but whole packets of processed cakes. He would feverishly devoured them like a hamster all day long, scouring the dark web from morning to night in search of incriminating evidence...
Him, who had always refused short weekend getaways with colleagues, never interested in the least in these so-called humanist networks. Supposedly in the service of a greater cause, a cause they called spiritual or humanist, when nothing could justify being part of a big company like this apart from money or power. Yes, money. He clearly assumed it. He was there for the money. There to provide a beautiful living environment for his family, and that was it.
Now Bernie wandered around the house in his pajamas from morning to night. He didn't even check his emails, believing his address was booby-trapped anyway and that he was probably even being tapped. He tapped away at his computer, searching for ever more damning evidence of the conspiracy he had been the victim of, even though, of course, he was just a link in the infernal chain, a cog in this satanic system that seemed like paradise ! He ground his teeth at night in his sleep and muttered words under his breath that were often incomprehensible to his peers, even during meals.
Breathe. We had to relearn how to breathe when everything, everything in this world pushed us to act under duress to save our skin and to feel constantly anxious ; keeping us in this state of perpetual stress, in order to make us fear almost every minute for our survival. Mental suffocation. Stress of not, of never having... Enough to hold on. We had to relearn how to breathe when everything was uncertain, plunged as we were into a more or less voluntarily maintained vagueness and tensions and wars that Bernie and many others thought were entirely fabricated to keep us prisoners in a jail, gilded for a few privileged ones, and not for others.
Us, like good little ants who never anticipated too much, had taken care to save. So the stress of lack was not yet felt. But the atmosphere was becoming stifling because Bernie had just become a shadow of himself, absorbed by all these dark stories that he greedily fed on to fill the void of his disappointment. We no longer existed... Whether the Earth was flat or round, I didn't care, and neither did the children. I just needed to get some air, escape far from this cesspool, maybe even without Bernie...

Dominic Cummings had always been the man in the shadows. The one whose one collects the advices, just like this, as if it wouldn't sound that significant, between two meetings, between two conferences, yet whom one keeps preciously close at hand, as if hidden in a drawer like one's Rolex watch, right ?

He had always been the ghostwriter on duty, the one who wrote speeches for one and all, knowing full well that they would not apply a quarter of a tenth of what could be mentioned in his electoral prose...

He had read Kipling, Rilke and Poe, and finally put them at the service of a populism of which he could no longer be proud. He had long since lost faith in what he was doing, and writing meaningless speeches had, over the years, plunged him into a kind of disillusionment that he could no longer disguise with the veneer of social events and so-called recognition.

So much so that when he was asked to counter his own mates in the referendum for "yes" or "no" to the European Union, he changed course and naturally took control of this campaign by means of which only him would have the secret.

These people were putting conservatism where it was not needed and abandoning their principles where decency was required. Outdated conservatives or millionaires who thought that independence could be bought... This was the fine team with whom he was supposed to work to regain England's freedom ! Inconceivable. He was going to counter the trend, that was for sure. It was time to dust off conservatism and anti-Atlanticism. Using algorithms and technology to target the electorate and bet on popular and sober communication, nothing to do with the ineffective flashiness of Nigel Farage's millionaire friends ! It would be a struggle between the small and great, but all the rage accumulated during all these years of good and loyal work service would serve as his driving force. Who said that autistic aspergers did not know how to be formidable in cunning ?

He had been allocated an office in the middle of London. The old-timers in the Conservative camp had paid for the first three months of the lease, as if he were on trial. What they didn't know was that this damned hovel would soon become the place of their own competition, because Cummings was determined to turn the tables and make his own way of doing politics heard for once.







 Martha had planned this day down to the minute. Even though her daughter was born on December 24th, there was no reason to merge birthday and Christmas and celebrate everything on the same day. No, both had to be celebrated properly and so the little girl's birthday would be celebrated at noon and Christmas in the evening with the grandparents. Her daughter was not to be penalized.

Truth is, the grandparents in question have never gone for more than only single gift since Lily was born. As for Christmas dinner, it was always rationed and Martha and her daughter could be already consider themselves as lucky to be welcomed to celebrate Christmas like this. Them, who were so tired of life, them who already took it upon themselves to put on a great spread on this cold winter's day ! And Lily had only to behave herself ! No touching the trinkets that proudly sat on the mahogany buffet in the dining room, and even less the porcelain angel that the grandmother had placed on the table. This was not a toy. No tree, either. Too bulky, right ? So Martha prepared a tree in the small apartment. The apartment she had rented in haste a few days after her ex-husband had pulled out a knife to threaten her. A very small tree, but still big enough to put a star on it, and read in Lily's eyes dreamy and fascinated thoughts. The atmosphere was still as austere since the birth of her daughter, and things were certainly not going to improve with her father's hip problems.

Martha's heart ached at having to spend Christmas in her parents' big house, where she had always been half-welcome. This house that had seen her born and grow up... Spending Christmas under their questioning gazes that were surprised at the mess Martha had gotten herself into, well... How could someone who had received such a good education let herself be taken advantage of in this way by a man ? They preferred nevertheless not to openly express their perplexity, contenting themselves with touches of humor or acid remarks here and there to half-heartedly make the young woman understand that she was not really up to the task.

Martha, one weeknight, while Lily was at her father's, was looking at that ridiculous little tree blinking in the middle of the living room, which was also a kitchen and a bedroom, and she felt very lonely. She sometimes hesitated to go back to the family home and turn back and pretend that nothing had happened. Or maybe they could start couples therapy ? Then everything would be so easy again, so fluid, wouldn't it ? Like on the first day, when he sung to her with a mischievous air this song by Bob Marley with these words, which quickly became distant memories: "I wanna love you, and treat you well, every day and every night"... At other times, she would pull herself together and remember that the price to pay for this fluidity was very high. Promises never kept, lies, denial and he had ended up raising his hand to her when she had wanted to chase him out of the house. But it was her who had finally left, and in a hurry ! It is estimated that a victim of domestic violence will have to make an average of 7 round trips to become aware of the dangerous situation in which they find themself.

When we first set foot on the ground of these new lands at the airport exit, taxis were already waiting for us. But unlike the African countries we had visited, the taxi drivers were not rushing towards us, greedy for money... No, they were simply standing straight in front of their cars with a commercial smile on their lips. The famous cherry trees were already visible, a little further on in the parking lot, framing the blue April sky with their pink lace. It was cliché, but how beautiful it was ! The music, also seemed to say "hello" ! A music that had nothing to do with the K-pop boy bands that my daughter loves to listen to on repeat while reading stupid manga. No, an instrumental music that still enveloped our ears with its sweet traditional scent, even after passing through the automatic doors of the airport...

This music was playing all the way to the sidewalk of exit F12 of the airport, I remember it very well because that's what I told my boss once I had enough signal to call him. He was already on the spot. I mechanically told him about the trip on the phone to be polite and to make him feel that I was still so invested in this mission, that I wasn't giving up, etc. But in truth, I was amazed by the surprisingly peaceful and refined atmosphere of this country, even in urban areas, and I had seen so many before... I already loved this place and this gentle and codified way that they had of introducing us there, of introducing us to this new society, this new world of which we had, until now, only had echoes.

We were even treated to some treats as we got off the plane during a tea ceremony in a private cell at the airport. The room was padded and off-white. Enough to give my eyes, tired after a 15-hour flight, a bit of a rest... Because even in business class, it was impossible to really close my eyes. Not to mention the stress of this kind of decisive meeting... A generous buffet awaited us. Little delicacies, arranged in mandalas on a long, immaculate table, were catching our eye. These fine little constellations were just waiting for us to run our fingers over their salmon, pistachio or walnut toppings. The flavors, textures and ingredients merged into a joyful marriage that knew no boundaries between sweet and savory. As for the tea, it was served separately. Hot, floral and sugar-free of course, so that its aroma would not be overshadowed by anything. Because tea is sacred, just like coffee in Ethiopia.

We had made sure that we could relax a little before reaching our hotel, which was also synonymous with the launch of the hostilities of the negotiations with the meeting that awaited us the next morning, in the offices of our Japanese collaborator. The transition was supposed to be smooth, but this meeting would be less so. Suffice to say that these preludes were a bit like that karate master who greets you respectfully before dealing you the fatal blow ! Because the real estate and investment world, in Australia, India or Japan, doesn't know and will never know respite as long as capitalism watches over us, traditions or not.

J'comprends pas. Non, j'comprends pas pourquoi. 

Pourquoi on pointe le doigt sur mes obsessions. 

Pourquoi, pourquoi m'a-t-on ? 

C'est pas juste, c'est moi l'patron !

Pourquoi m'a t-on donné le mauvais rôle ? 

Alors que dans les réunionites, entre deux cafés, j'suis toujours drôle !

Et que j'ai toujours les stratégies les meilleures, 

Pour donner au papier toilette le goût d'ailleurs !

Papier molletonné, papier rose-doré, papier qui sent bon la violette !

Papier exotique, papier chiottes, produit vedette !

Moi j'ai toujours la bonne formule marketing, 

Pour faire acheter à Nadine le produit qui swingue, 

J'ai toujours le chic pour mettre un pet de souris sous le feu des projecteurs !

Moi j'ai fait une école de commerce, chuis pas un amateur !

La ménagère de plus de 50 ans qui fait ses courses, moi ça m'connaît ! 

Mes collègues me trouvent un peu tâtillon, y a p't-être du vrai... 

Travailler 50 heures par semaine, ils trouvent que c'est pousser le bouchon. 

Moi je trouve qu'on n'est jamais trop au fait des parts de marché, 

Dans ce délectable monde de consommation, 

Moi j'ai du cul, et Nadine, j'en fais qu'une bouchée !


Difret adjusted her black jacket. It wasn't a jacket like the ones you wear at funerals, no, but a suit jacket. A jacket she wore at the court in Addis Ababa. Today was not for sure a funeral day, but a day of celebration, because Hirut had just been found innocent. The judge had decided that killing her kidnapper had been the only solution available to her at that very moment. After greeting the taxi driver, she walked around the block, a little sweaty... It was only 11 AM but it was as if she had just come back from a long day of work. The trial had started very early. It hadn't even lasted 2 hours and yet it represented months of stubborn and relentless battle. A battle against whom ? Against everyone...

Difret got back to the apartment shortly after dropping Hirut off in the street. In the middle of the street. She had dropped her off there, little Hirut, coming straight from her native countryside, in the din and chaos of the bustling city center. She said she knew the route to the orphanage by heart. At least that's what she had asserted with aplomb, before letting herself be taken in the arms of her benefactress and heading straight ahead without looking back. Was it a farewell or a goodbye ? Neither of them knew, but what was certain was that the young girl had left with great conviction... She knew where she was going.

This girl was only 14 years old, yet how independent she was, given her age ! But didn't it take independence to cling so tightly to this dream, the one of going to school and moving up socially, when you live in a sort of hut in the middle of the Ethiopian countryside and your father needs hands to look after the sheep ? Didn't it take strength of mind to shoot your kidnapper at point-blank range, the one who kidnaps you in the middle of the day, locks you up and rapes you in order to force you to marry them, according to the official local tradition ?

The little girl had had a lucky escape anyway. Thanks to Difret's women's defense association, she had not been sentenced to death. Difret had gone to find every person who could potentially help the young girl thanks to their testimony... And she had managed to get two of them to testify. Flanked by her company car, she had crisscrossed the muddy roads of Ethiopia, until she was shot at by the family and friends of the kidnapper, this horde from the village who was demanding revenge...

It was all over now. Well, almost. She had certainly marked a turning point in Ethiopian jurisprudence, but the fight wouldn't stop there. Firstly because this judgment was precisely a case law, and its guiding principle (the fact that self-defense could take precedence over tradition) would take a very long time to be enshrined in Ethiopian law, and also because her own life would never be the same again. Her, who was already disturbing that society was now exposing herself even more. Difret looked mechanically throughout the window, towards a round street. A man was crouching down and looking in her direction. She could clearly see that he was carrying a camera slung over his shoulder. Without trying to understand, she drew the curtain... 


 - Elle est pas mauvaise, votre cassolette de calamars, dites donc ! 

Il était rare que José reste dans le restaurant à cette heure de rush... Habituellement, il allait prendre un café deux rues plus loin, loin du tintamarre des clients. Mais aujourd'hui, c'était mardi, et un mardi par mois il taillait le bout de gras avec son fournisseur autour du menu du jour, qu'il lui offrait pour, disons, faciliter les négociations... Seulement, il était en retard, alors José le guettait à la fenêtre, pressé pour tout dire de terminer cette conversation de gros chiffres... 

Il faut dire que plus José approchait de la retraite, moins il avait la force de marchander. Plus de 20 ans qu'il tenait ce restaurant et il marchait toujours aussi bien, même mieux qu'avant ! Seulement, voilà. Il était fatigué. Fatigué de devoir sourire aux clients, à cet enquiquineur de grossiste aussi, qui prenait chaque fois des excuses différentes pour grapiller des centimes ; fatigué de sourire aux employés aussi, qui s'imaginaient qu'il ne savait qu'il piquait dans la caisse ! Fatigué de sa femme aussi, avec qui il devait trouver le temps de partir en week-end en Thalasso tout en continuant à faire tourner le business, bien sûr ! Heureusement qu'ils baisaient toujours bien après 35 ans de vie commune, c'est moi qui vous le dit ! 

- Merci Monsieur, répondit simplement José, las de faire la causette. Il stoppa la conversation là, profitant du retard du fournisseur pour laisser courir son regard le long des vagues à travers la baie vitrée du restaurant, à la recherche de quelque chose d'infini, en tout cas quelque chose de moins terre-à-terre que le nombre de kilo de crevettes à commander pour le mois suivant... Après tout, c'était pour cela qu'il avait ouvert ce satané restaurant, non ? Pour être avec la mer. 

- Eh bien espéront que votre évaluation sera aussi bonne que votre menu, alors ! 

- Je vous demande pardon, Monsieur ? 

José se détourna à peine de la fenêtre du restaurant -son poste d'observation- pour regarder cet homme, tiré à quatre épingles, qui mangeait seul à une table. Encore un tordu qui s'ennuyait dans la vie et qui n'avait que ça à foutre de commenter la couleur des serviettes de table ! Il avait même un calepin, ce con ! Non mais cette époque devenait folle, vraiment ! 

- Vous êtes bien le propriétaire et le gérant de ce restaurant ? 

- Aux dernières nouvelles, oui... Vous voulez aussi savoir la couleur de mon slip ou ça ira ? (Il y avait un moment déjà que José ne faisait plus dans la dentelle dans la répartie, c'était sûr...) 

- Inspection DGCCRF pour le contrôle de la qualité sanitaire, Monsieur. 

Ces mots l'avaient simplement achevé. Voilà maintenant qu'il fallait sourire à cette pute de l'Etat ! Comme si l'augmentation des impôts annuelle ne suffisait pas ! Enfin, au vu de l'air courroucé qu'affichait maintenant l'agent, ça ne servirait probablement pas à grand-chose... 

 Depuis que la "métropole" comme on disait, s'était développée, Marcel avait peine à faire fonctionner son tabac. Les petits vieux du quartier -enfin, ceux qui restaient- venaient de temps à autre pour boire leur café du matin, fumer leur petite clope (enfin, pour certains, le cancer était déjà passé par là donc il fallait y aller mollo) mais c'en était tout, ils repartaient vers 10h/11h et on ne les revoyait que le lendemain au mieux ! 

Les après-midis étaient bien longs. Ils s'étendaient comme des chewing-gums mâchés et rata-mâchés sans goût et sans saveur. Et les soirées étaient pires avec la nuit tombée. Ca n'était pas compliqué, Marcel, parfois, fermait le tabac. Purement et simplement ! Il fermait boutique car comme il disait "Quitte à s'ennuyer, autant l'faire avec ma femme à la maison et au chaud !" C'en était fini des apéritifs après le travail où l'on venait gratter des jeux pour oublier qu'on avait passé sa journée à trimer à l'usine pour pas grand-chose... Et se donner du beaume au coeur. Non, il n'y avait plus d'usines de toute façon, tout avait été "délocalisé" comme ils disaient à la télé, en Pologne ou on ne sait où... Ces gens là qui venaient boire des cafés le week-end l'après-midi ou des pintes après le travail étaient soit à la retraite, soit au chômage, soit morts. Ou alors remplacés par d'autres, qui vivaient dans des banlieues résidentielles où les déplacements domicile-travail fatiguaient trop pour avoir le courage de mettre un orteil dans la boutique. 

Le travail s'était éloigné dans la grande ville, cette foutue "métropole" comme ils l'appelaient, oui... Cette salope avait tout absorbé depuis qu'il n'y avait plus d'usines, le travail et les clients qui allaient avec ! Marcel n'était pas expert-comptable ni sociologue, mais son sens de l'observation le trompait peu... Et tout compte fait, il fallait l'être tout de même un peu, sociologue et psychologue pour tenir un endroit pareil et donner envie aux gens de venir fêter les petites choses quotidiennes de la vie ici et faire leurs blagues racistes et homophobes. (Car oui, ce tabac était un défouloir aussi quand venait le soir et que le ras-le-bol se lisait sur les yeux des ouvriers) C'en était fini des fous rires au comptoir et des joyeuses tablées. De la patience aussi, il en fallait... Beaucoup de patience... 

C'est ainsi que Marcel, sur les conseils de sa femme, s'était rendu à l'évidence : Il fallait "diversifier le marché" comme on disait ! Oui, c'est cela, verser dans la pluridiscipline. Le tabac était donc devenu un lieu de réception de colis ainsi que d'ouverture de comptes en banque en un click et de vente de cartes prépayées. Non, clairement il ne fallait pas miser sur la vente de magazines et de journeaux, Internet les avait plus ou moins remplacé depuis longtemps, pas besoin d'enquêtes stat pour le savoir ! Et l'avenir dirait très bientôt si ce lifting entrepreneurial serait suffisant pour mettre un coup de "boost" à son business... 

 « C'est le lot de tous les riches de nos jours, pas besoin d'être grand sociologue pour le savoir. Les enfants débarassent votre carcasse de la maison familiale et font place nette pour vous foutre dans un institut prévu à cet effet. A l'effet des vieux, oui, vous avez bien compris, avec l'argent de la baraque, ils vous payent l'hôtel. Mais alors attention, l'hôtel suprême ! L'hôtel de luxe. J'ai nommé la maison de retraite. Retraite de quoi, d'ailleurs ? Est-il seulement possible de se mettre à la retraite de son existence ? 

Moi j'aimerais bien, tiens, me mettre à la retraite de la tristesse, du manque d'inspiration ou de la décrépitude de mon corps déshydraté... Mais non. Pas possible. 

Me voilà donc ici depuis trois semaines, presque à regretter l'époque où les valeurs conservatrices interdisaient à ces petits cons de larguer les amarres lorsque vous deveniez un peu trop envahissant pour leurs plannings surchargés. Trois semaines dans cette chambre d'hôpital améliorée, ce mouroir où l'on a le luxe de pouvoir crever tranquille ! 

Je sais bien que je n'ai pas été un père examplaire... Carriériste, très autoritaire, pas forcément fidèle, un peu violent sur les bords... Pas de quoi se pavaner quant à un amour paternel digne de ce nom, hein ? Je sais tout ça. Pas assez présent, et pas forcément aimant. 

Maintenant que je suis seul dans cette petite pièce, cette petite cellule qui donne sur la marre aux canards du parc, autant dire que j'ai tout le loisir de m'appesantir sur ces souvenirs qui remontent à la surface, comme la vase d'une eau stagnante faite des non-dits qui se sont accumulés ces 30 dernières années. Ca laisse du temps à la rancoeur de s'installer, 30 ans, pas vrai ? 

Je suis comme un taulard dans sa cellule, un lion en cage qui rugit contre les murs, qui fait des allers-retours dans le bordel des "si j'avais su...". 

Bah, c'est de bonne guerre, quand j'y pense. C'est comme si après toutes ces années à en avoir profité, c'était à leur tour. »

Parvati Patil n'avait pas eu la chance d'aller à l'école. Pourtant elle était d'une génération
qui avait connu cette immense infrastructure qui avait vu le jour ces dernières années à Goa, en Inde, cette ville hautement touristique où le business du tissu allait celui des jeux d'argent et bien sûr des festival techno.                                                                                                                                       
Parvati Patil did not get the chance to go to school. However, she was from a generation that had experienced this immense infrastructure that had emerged in recent years in Goa, India, this highly touristic city where the fabric business went hand in hand with the one of gambling and of course techno festivals.


Ce pont immense reliant son village natal à la ville de Goa avait clairement rendu la desserte via les transports en commun plus optimum, rendant l'accès à la ville beaucoup plus aisé. Un bus passait environ toutes les vingts minutes, chose incroyable sachant que cinq ans auparavant en lieu et place de cette généreuse bande de béton gisait un désert de terre qui faisait désormais le trait d'union entre l'hypercentre et la banlieue alentour. 

This immense bridge linking his native village to the city of Goa had clearly made service via public transport more optimal, making access to the city much easier. A bus passed approximately every twenty minutes, an incredible thing knowing that five years previously in place of this generous strip of concrete laid a desert of earth which now formed the link between the city center and the surrounding suburbs.


Il n'y avait pas d'école sur place, car cette zone reculée n'avait pas été assez urbanisée pour cela. Si bien que tout les enfants du village avaient été rapatriés dans une école de Goa, leur faisant le privilège d'un car scolaire et de frais de scolarité pris en charge par le conseil municipal de la ville. Ca n'était pas le grand luxe, mais l'école de quartier était assez grande pour qu'en se poussant un peu, l'on puisse acceuillir ces braves bambins dans les locaux. 

There was no school on site, since this remote area hadn't been urbanized enough for it. So much so that all the children of the village had been repatriated to a school in Goa, giving them the privilege of a school bus and tuition fees covered by the city's municipal council. It wasn't the greatest luxury, but the local school was big enough so that with a little push, we could welcome these brave toddlers into the facilities.


Seulement, les parents de Parvati en avaient décidé autrement. Certes, le gouvernement, dans un élan de progressisme, avait invité filles et garçons du village à rejoindre l'école de Goa, mais à leurs yeux, Parvati restait une fille, et comme toutes les filles de son âge, c'est à dire 15 ans, elle devait travailler le tissu et trouver un parti de sa caste pour se marier. L'heure n'était plus aux études, l'entrée avait été sautée et c'était tant pis. Le plat de résistance, lui, n'attendait pas, c'est pourquoi Parvati, à la différence de son jeune frère, n'irait pas à l'école, mais travaillerait le tissu pour l'entreprise de tapis de son père, brodant à la main les arabesques tout le jour durant, assurant ainsi sa prospérité. 

However, Parvati's parents had decided otherwise. Certainly, the government, in an upsurge of progressivism, had invited girls and boys from the village to join the Goa school, but in their eyes, Parvati remained a girl, and like all girls of her age, that's to say 15, she had to work fabric and find a match from her caste to marry. It was no longer time to study, the starter had been skipped, so never mind. As for the main course, it wasn't supposed to get delayed, that's why Parvati, unlike her younger brother, wouldn't go to school, but would work fabric for her father's carpet business, embroidering by hand the arabesques all day long, thus ensuring its prosperity.


Le frère, lui, irait à l'école pour apprendre les rudiments de la contabilité en vue de développer l'affaire familiale. Un avenir tout tracé qu'il ne valait mieux pas remettre en cause sous peine de s'attirer les foudres du déshonneur et le couroux de Brahma, le dieu de l'ordre et de l'omniscience. 

The brother would go to school to learn the basics of accounting in order to develop the family business. A ready-made future that was better not to call into question for fear of incurring the wrath of dishonor and the wrath of Brahma, the god of order and omniscience.


Parvati replaça une longue mèche noire derrière son oreille, une mèche pleine de sueur, qui avait trouvé le moyen de sortir des sentiers battus de sa longue tresse. Elle s'affairait sur une pashmina violette, et la table sur laquelle elle travaillait donnait par chance sur un jardin. 
Elle, ne sortirait jamais des sentiers battus. Mais ses rêves, eux, pouvaient au moins encore se payer le luxe de puiser leur inspiration dans la nature, alimentant son esprit vagabond. 

Parvati tucked a long black strand behind her ear, a strand full of sweat, which had found a way out of her long braid. She was working on a purple pashmina, and the table she was working on fortunately overlooked a garden. 
She would never go beyond the trodden paths. But her dreams could at least afford the luxury of taking a cue from nature, fueling her wandering mind.

 

Elle s'était inscrite à cette sortie pour dire de sortir. Sortir, sortir, oui, il fallait sortir ! Telle était l'injonction de la société du toujours plus. Cette société où l'image et la communication priment sur le fond, et où tous les problèmes trouvent leurs solutions par le coup de baguette magique du paraître, et l'être n'a qu'à bien se tenir. 

Sortir, il fallait sortir. Sortir de sa zone de confort, sortir le soir, sortir le chien, les enfants, etc. Chercher à l'extérieur pour ne pas avoir à prendre soin de sa propre intériorité, pour ne pas avoir à se fréquenter, en somme. La belle affaire !

En ce samedi soir, tout être ayant une vie sociale décente était donc censé sortir faire la fête pour sortir la marchandise et l'artillerie lourde, et pourvu que tous les indicateurs soient au vert pour attirer dans ses filets le chaland d'un soir ou peut-être même qui sait d'une vie entière ? C'est qu'on n'était jamais à l'abri de toucher le gros lot, sur cette application aux mille expériences, aux mille opportunités !

C'est ce qu'elle fit donc, dans un élan de culpabilité,, elle la timide, elle, jamais trop extravertie, et toujours tellement incapable de mettre en scène comme il se devait ses talents, n'est-ce pas ? Sur les réseaux sociaux ou même dans cette vitrine réelle, où les gens se rencontraient comme des chiens se flairent le cul. Elle se prouverait donc, c'était décidé, pas plus tard que ce soir, qu'elle pourrait arborer, comme l'on active un pantin mécanique, son plus beau sourire agrémenté de la tenue réglementaire pailletée. 

Le rendez-vous avait lieu dans les halles de la Cartoucherie, cet immense complexe désaffecté divisé en innombrables restaurants, snacks et autres "concept stores" ; ce centre commercial pour afterworks et consommation labellisée branchouille, cantine géante dédiée à la cuisine du monde où les classes moyennes et classes aisées alentours aiment s'agglutiner, tels des essaims d'insectes sur des perchoirs, grouillants de leurs conversations sur les derniers objectifs à atteindre de leurs compagnies et start-ups respectives. 

L'endroit ressemblait en fait à un labyrinthe, avec ses dédales faiblement éclairés de tables, de chaises et de magasins étroitement juxtaposés. Les gens barbotant pour ainsi dire dans les flux de paroles des uns et des autres qui se mêlaient d'une table à l'autre. Il faut dire que les conversations allaient bon train, mais qu'elles n'avaient pas grande importance, la destination important peu à ces troupeaux d'individus, venus faire frotti-frotta dans leurs accoutrements prévus à cet effet. Délicieuse orgie culturo-sociale que voilà ! Entre personnes de bon aloi, pour sûr, c'était une affaire qui roulait. 

Mais ce labyrinthe avait aussi son propre micro-climat. En effet, non seulement les odeurs des différentes cuisines formaient un gloubi-boulga homogène qui lui était propre, mais tout y était cinq fois plus cher qu'ailleurs, le moindre carrot cake ne se trouvant à pas moins de 6.5 euros pièce minimum. Pour sûr, un événement pour le moins mystérieux avait dû frapper cet endroit pour que les prix, à l'unisson, se mettent à grimper en flèche de cette façon. Ce qui était tout autant mystérieux du reste, c'était le succès de l'endroit en question. Mais comment pouvait-on rester plus de dix minutes dans un pareil endroit ? 

- Tu ne finis pas ton Mojito, Cassandre ? La pressa gentiment de consommer sa camarade de table, un sourire inquiet suspendu à son rouge à lèvre rose fushia.

Extirpée soudainement de ses pensées, elle sirota scrupuleusement ledit breuvage avant de décliner poliment l'invitation d'en reprendre un autre, déclinant de facto aussi l'invitation à prolonger la soirée en bonne compagnie. Non, elle ne resterait pas dix minutes de plus ici, quitte à perdre des points sur son profil Frimake. 

 

Etait né aujoud'hui le parti de tous les espoirs. Europe écologie les verts était le parfait produit, le parfait condensé des attentes de l'électeur de gauche moyen : une ligne sociale sans être trop révolutionnaire pour rassurer, le côté gay-friendly pour la pseudo-modernité, l'écologie comme leitmotiv pour se donner une identité. La recette était infaillible et le tour était joué ! 

En trois coups de cuiller à pot, Marine arriverait à conquérir ce territoire vaguement socialiste où le diable avait désormais élu domicile : j'ai nommé le Front National. Marine escomptait bien leur servir sur un plateau d'argent son discours bien rodé, à ces gens ignorants, en ce jour de marché à Hénin-Beaumont. Non, il ne fallait pas céder aux sirènes de l'extrême droite, de la peur et de la xénophobie, même avec un taux de chômage à 40% ! Elle allait lui expliquer, à cette brave populasse, qu'aujourd'hui samedi 21 mai, elle avait choisi le ticket gagnant en choisissant ce parti qui arriverait comme un boomerang pour bouleverser le jeu politique, une nouvelle donne oui, une version 2.0 du socialisme, la corruption en moins pour sûr. C'est que le précédent maire avait tout de même détourné pas moins de 2 millions d'euros, mine de rien, donc mieux valait-il montrer patte blanche lorsqu'on voulait faire carrière en politique et la jouer solo !

Non, vraiment, avec Europe écologie, qui arriverait un peu sur son cheval blanc dans le marasme ambiant entre escrocs et fachos, tout serait différent, elle le promettait. Elle était décidée à repeindre Hénin-Beaumont en vert et à montrer, démontrer que le méchant FN n'était pas une fatalité et que l'obscurantisme, grâce à son valeureux parti qui avait inventé l'eau chaude, pourrait être évité. 

Entourée de son armada de camarades écolos venus tout droit de Paris pour l'escorter, elle sorti ses tracts verts flashy et son plus beau sourire de vendeuse de tapis. Sous le soleil pâle du Nord de la France qui pointait son nez en ce samedi matin, elle allait faire un tabac. 

Dix ans plus tôt. La jeune Marine regarde la télé avec sa soeur et ses parents dans le grand salon de la maison, attenant à la salle à manger. Certainement pas une maison des mines, l'une des ces maisons mitoyennes sombres où l'on entend les moindres faits et agissements des voisins. Non, cette maison là était individuelle et d'une taille offrant le luxe pour elle et sa soeur de posséder chacune leur propre chambre. 

C'est que ses parents sont respectivement homéopathe et dentiste, eux dont les parents n'étaient que de simples agriculteurs ! L'échelle sociale a été gravie et ils tiennent à le faire savoir. Non pas qu'ils agissent comme des bourgeois, loin s'en faut, car cela dérogerait clairement à leurs valeurs de gauche -valeurs de tout individu éclairé ayant atteint un certain niveau social par le fruit de son éducation dirait Rousseau- mais qu'ils n'étaient pas peu fiers non plus d'avoir fait mentir les pronostics à leur sujet !

Ce soir, était un soir d'élections, justement, et les pronostics allaient bon train : Le pen, cette vieille croûte fachiste, ne passerait pas la ligne d'arrivée face à Chirac, tout le monde pouvait dormir sur ses deux oreilles ! 

Allaitée aux discours anti-extrême droite, la petite Marine regarde la télé, assise sur le fauteuil en cuir qui trône au milieu du salon, à côté de la bibliothèque. Elle regarde le débat entre un représentant du FN et du RPR ses petits verts brillants de peur, mais surtout d'excitation et d'envie. A vrai dire, elle se voit déjà en haut de l'affiche, à la place d'un des deux porte-paroles. Elle aussi pourrait un jour discourir comme cela, avec autant de bagoût, la confiance dans le regard, cette confiance nourrie par la ferveur des partisans, comme uen rock star acclamée par son public ! 

Cette confiance inébranlable lui permettant de vendre du rêve à qui mieux mieux ; oui, c'est cela qu'elle veut être, cette étoile, vendeuse de rêve mais alors une sérieuse, en costume, dont les rêves sont chiffrés, étayés à coups de statistiques et d'études bancales, peu importe en fait... Ce soir, la petite Marine a tout bonnement une révélation, emportée par l'enthousiasme de ses parents, face au duel qui s'annonce en la défaveur du FN. Mais surtout, surtout emportée par son propre enthousiasme : Après que sa famille ait gravi l'échelle sociale, ce serait à son tour de gravir une tout autre échelle, l'échelle du pouvoir. 



Par delà la conjugaison, la structure des phrases et même un parler naturel, c'est évidemment de la sensibilité d'une langue dont il est question lorsque l'on veut apprendre une langue.
Apprendre une langue... Mais est-il réellement question d'apprentissage ? Cognitivement parlant, oui, un certain nombre de réflexes sont intégrés à l'écosystème existant, réflexes de sens, réflexes grammaticaux. Mais qu'en est-il des réflexes interfaciaux ? Ceux qui se situent à la frontière entre le conceptuel et le sensitif ?
La sensibilité d'une langue est son cœur, et à l'instar d'une ruche, c'est là où il y fait le plus chaud. Cette chaleur renvoie à ce qui se trouve de plus informel dans une langue. Éprouver cette sensibilité ne demande pas seulement du travail et de la compréhension, mais encore de l'acuité esthétique, celle qui peut faire entrevoir la singularité d'une langue et le caractère irremplaçable de la connotation d'un mot ou d'une expression. "Expression"... Voilà l'implicite-même !
Pris dans les fluctuations codifiées d'un écosystème social et langagier, jamais aucun mot à un instant T ne saurait être coloré de la même façon qu'un autre, onde d'un champ quantique.
Nous ne pouvons résolument pas cloisonner signifiant et signifié. C'est qu'entre les deux existe une zone tampon, une zone aqueuse où ils se confondent dans l'implicite du dessin mental. Et c'est au sein de ce dessin mental que se joue le dessein de la respiration naturelle d'une langue, celle n'ayant plus besoin d'être traduite pour être ressentie. Par delà les codes utiles, c'est d'un certain ton narratif dont nous parlons ici.

Une sagesse domestiquée déferle sur l'occident depuis début 68. Une sagesse qui a repris à sa sauce le rapport des sociétés traditionnelles à la spiritualité. Une sauce sucrée, prescriptive et individualiste qui prêche avec la vigueur des nouveaux convertis la positive attitude. Il faudrait se développer personnellement. Il faudrait s'acheminer vers un bonheur, tantôt revêtant les couleurs de la pensée alternative, (médecine, éducation, permaculture, véganisme, etc.) tantôt d'un mieux-être dans une société restant résolument post-industrielle. La résilience semble en tout cas être le maître-mot ; on quitte d'anciens logiciels qui seraient déconnectés du "vrai moi" sans pour autant savoir réellement où l'on va. Ateliers de silence, stage de méditation, cours de sobriété heureuse, on institutionnalise la sagesse dans la simplicité. Et plus on l'institutionnalise avec nos outils aseptisés, plus évidemment on perd cette simplicité et la sagesse qui va avec. Le bonheur est pensé comme une cure alors qu'en vérité, il n'a même pas à être pensé. Nous ne faisons qu'imiter des peuples qui, depuis longtemps, ont abandonné la lourdeur des conventions sociales à la politique, dans laquelle une logistique du vivre-ensemble est encore nécessaire, lorsque la mélodie de l'intuition a du mal à se faire entendre au milieu de la foule des intérêts particuliers qui s'entrechoquent.

Avant d'être une croyance, le new age est un fait sociologique ; car les codes sociaux constituent la première chose avec laquelle l'occidental soit aux prises. Preuve en est que nombre d'écoles spirituelles soient fréquentées tout simplement pour recréer du lien. Ca n'est qu'une fois qu'il a conscientisé les connotations que l'occidental peut surmonter les codes qui s'y rapportent et poser un regard allant bien au-delà de ce qu'il est de bon ton de faire ou de ne pas faire, ce qu'il a renommé pudiquement "positif" et "négatif". Discerner le conditionnement pour enfin, pouvoir à nouveau s'écouter. Y a t-il besoin d'une nouvelle religion du bonheur pour cela ? Pas forcément.
Peut-être que le simple fait d'écrire soit présomptueux. Ecrire, graver dans le marbre quelque chose, est déjà asseoir une certaine universalité de sa pensée. Photographier une pensée, la figer dans le papier, est une sorte d'onction.
L'acte d'écriture est souvent utilisé (sociologiquement) de nos jours comme un moyen de fuir le regard de son interlocuteur de sorte à échapper à ses responsabilités. Les SMS de rupture sont un parfait exemple de ce langage indirect. Ecrire n'est pas dire, comme vous le savez.
Comme si la sacralité de la parole des sociétés traditionnelles et la notion de courage qui la présuppose (fait d'incarner son propos et ainsi de l'assumer) avait subsisté à travers l'histoire, par delà l'introduction de l'écriture.
L'écriture est peut-être à considérer à ce titre comme un acte de surenchère : on ne se contente pas d'assumer un propos, on le réaffirme en immortalisant ce que l'on croit être immortel ; le dogme se trouve être alors inhérent à cette démarche.

L'anthropologie, dernière née des sciences sociales, a la particularité de considérer l'humanité comme un tout en mêlant biologie, sociologie ou encore linguistique pour appréhender la diversité des systèmes de pensée et de symboles. L'enjeu étant par cette approche englobante de transcender la traditionnelle opposition nature/éducation par la notion de culture. Il s'agit ici de la dimension opérationnelle de cette discipline. 
Dans sa visée conceptuelle, l'anthropologie se traduit par une approche philosophique se voulant elle aussi "totale" ;  celle-ci a pour ambition de révolutionner les sciences sociales en adoptant une position empreinte de la plus grande neutralité possible, de façon à anéantir les codes préexistants ; Cette annihilation est nécessaire pour être à même d'en accueillir d'autres, qui, au fil de l'observation participante, pourront reconstituer un logiciel de pensée à la manière d'un puzzle.

L'anthropologie, en définitive, propose d'adopter un point de vue universel pour appréhender le relativisme des codes culturels. L'anthropologue s'immerge certes dans un système de pensée, mais plus pour y plaquer un prisme analytique, voire dogmatique à la façon des autres sciences sociales ou de la philosophie, par excellence. En cela, la démarche anthropologique est fondamentalement amorale, puisqu'elle fait le pari de l'empathie pour remonter jusqu'aux mécanismes humains.(Démarche ascendante)

Cette démarche totalement ascendante de l'anthropologie s'oppose à celle de la philosophie, et en particulier celle de Kant, qui se revendique d'une morale universelle transcendante prétendant unifier les paradigmes des cultures du monde entier sous une même maxime. (Agis de telle façon que la maxime de ton action puisse être érigée en loi universelle de la nature) 

Deux voies menant aux mécanismes qui sous-tendent les actions des hommes, l'une sensible et éminemment flexible, l'autre, analytique et rigide. 


Et si cette approche ne se faisait plus froide qu'elle ne l'était vraiment ? Et si elle se prémunissait, par cet hermétisme, du risque suprême de l'approche anthropologique. Celui de rejeter -dogmatiquement- toute lecture reposant sur la logique, et ainsi de rejeter le discernement qui va avec. 

On a vu beaucoup d'anthropologues adopter le système de codes qu'ils étudiaient. On a vu beaucoup d'anthropologues ne plus savoir faire la distinction rationnelle entre leurs névroses et leur objet d'étude et se perdre ainsi dans une symbolique néfaste pour leur propre équilibre mental. Ainsi, la morale kantienne, sans avoir à être érigée au rang de paradigme absolu avec toute la prétention de l'entreprise, aura au moins le mérite d'agir en garde-fou de la rectitude scientifique.